A PROPOS

Divers textes à propos du travail de Lydie Jean-Dit-Pannel :

Lydie Jean-Dit-Pannel, What a wonderful World 

Florian Gaité 2016
Pour Inferno Magazine

Lydie Jean-Dit-Pannel présente au centre d’art Faux Mouvement de Metz une monographie aussi critique que poétique, puisant dans son engagement écologique la force de ses métamorphoses. What a wonderful World (and I think to myself) dresse un constat alerte sur la menace nucléaire, notamment en France, auquel la plasticienne sensibilise à travers des formes et des couleurs aussi vives que l’esprit de contestation qui les inspire. Son œuvre n’adopte néanmoins pas les formes frontales de la parole militante, elle développe au contraire une narration autofictive qui s’oppose avec d’autant plus de pertinence aux fictions collectives (les désinformations politiques, médiatiques, psychologiques), sources du déni et de l’aveuglement des hommes face à l’ampleur du danger.
L’exposition s’ouvre sur une photographie de l’artiste en Psyché, nue sur un rocher, hommage à la Psyché abandonnée de Jacques-Louis David. Alter-ego qu’elle façonne depuis 2012 dans le sillage de la femme aux papillons, l’héroïne antique est une femme blessée, nomade et amoureuse. A travers elle, Lydie Jean-Dit-Pannel dit sa déception face aux désastres liés à l’anthropocène et sa détermination de guerrière à vouloir y répondre. Elle met en scène pour cela l’abandon d’une Psyché contemporaine, échouée sur les sites nucléaires à travers le monde, figée nue, face contre terre, terrassée.
La grande salle montre toute l’étendue plastique du travail de Lydie Jean-Dit-Pannel, plus connue il est vrai pour sa production visuelle ou pour ses modifications corporelles. Exemplaire d’un style plastique simple et franc, l’installation centrale, une étendue de milliers de morceaux de puzzle retournés, installe autant le personnage de Psyché sur les rives d’une mer contaminée qu’elle envahit elle-même symboliquement l’espace. A son image, l’exposition toute entière compte sur des formes ludiques pour mieux dénoncer le jeu d’apprentis sorciers auxquels se livre les hommes. Neuf mannequins de réanimation alignés forment ainsi une chorale de survivants, aussi anxiogène qu’absurde, quand un grand crâne en disques vinyles de l’hymne nihiliste Ashes to Ashes de David Bowie confond les symboles de la vanité et de la toxicité.
Avec une insolence mesurée et un goût assumé pour la dérision, Lydie Jean-Dit-Pannel installe l’univers d’un terrain de jeux faussement innocent. La vidéo Escarpolette présente ainsi Lydie Dit-Jean-Pannel faisant de la balançoire au-dessus de la tour de refroidissement d’une centrale jamais mise en activité à Kalkar en Allemagne. Réhabilité en un parc d’attractions, ce site est à l’image du cynisme contemporain : contrevenant à l’idée de l’impossible recyclage des déchets nucléaires, le manège devient l’image d’un divertissement morbide, qui amène autant d’insouciance et de plaisir qu’il dessine une stratégie capitaliste pour détourner les regards des menaces réelles. Cette ambivalence anime la pratique elle-même de la plasticienne, partagée entre jouissance esthétique pour l’architecture des bâtiments atomiques et le rejet inconditionnel de son économie.
Après avoir parcouru le monde pour tourner & A Fade To Grey, son premier road-trip anti-nucléaire, Lydie Jean-Dit-Pannel a sillonné les routes de France pour mettre en scène Psyché sur des terres toxiques plus proches (Cattenom, Chinon, Chooz, Cruas, Fessenheim, Golfech, La Hague…). Ce deuxième opus est présenté à Faux Mouvement pour la toute première fois sous la forme d’une série de vingt-cinq photographies, 14 secondes, du temps que met son retardateur a déclenché la prise de vue. Entre dérision et force poétique, Psyché tente de mieux faire prendre conscience de la globalisation du problème nucléaire, du fait que personne n’est aujourd’hui épargné. Abondant dans ce sens,Chambre à louer, des centaines de plaques de porte Do not Disturb répartis sur toute la surface des murs (pour la première fois accrochée dans un espace clos) et un nid constitué de centaines d’aiguilles d’acupuncture usagées, disent la fragilité du foyer et l’urgence de prendre soin de notre maison commune.
Complétés par quelques éléments rétrospectifs de cette œuvre prolifique (notamment ses films, dont le dernier Nowhere est montré en exclusivité), l’exposition se conclut sur la signalétique d’une zone de rassemblement, gratifiée d’une sentence (« Encore plus seule que l’année dernière, cet après-midi d’automne »), un message à double entrée, tout comme le titre de l’exposition. Entre optimisme et mélancolie, espérance et incrédulité, Psyché et Lydie Jean-Dit-Pannel scellent ici leur destin commun, celui d’une humanité blessée, qui rit de ses blessures pour tenter de les surmonter.




Lydie Jean-Dit-Pannel - Anyway, Anyhow, Anywhere

Julie Crenn 2013

Nothing gets in my way
Not even locked doors
Don't follow the lines
That been laid before
I get along anyway I dare
Anyway, anyhow, anywhere.

(The Who – 1965 / David Bowie – 1973).

La pratique de Lydie Jean-Dit-Pannel repose sur la constitution d’un journal à la fois intime et extime. Formé de collections multiples, il prend, au fil des années, une valeur d’archive aussi bien personnelle que collective. L’artiste compile et collectionne des objets tangibles comme les écriteaux chipés dans les hôtels, des pièces de puzzle et des vinyles, elle rassemble également des collections immatérielle constituée principalement d’images glanées sur la toile. Ses collections sont diffusées et exposées au moyen de supports multiples : exposition, papier, conférence, peau, film (PANLOGON) et Internet. Le PANLOGON, un film-journal, est à l’image de sa pratique, in progress. Depuis dix ans, elle nourrit et augmente un film qui retrace ses expériences, ses rencontres et ses projets. Les collections sont formées de photographies réalisées par l’artiste, de tatouages de monarques femelles gravés par des artistes tatoueurs rencontrés au fil de ses voyages, ou encore de visuels récoltés de manière quasi boulimique sur la toile. Toutes ces images forment la trame visuelle et conceptuelle d’un projet de vie, ALIVE. Une archive vivante, riche et jouissive. En vie et en progression, à l’image du blog (une collaboration avec Balack Balack, revue d’architecture) qu’elle alimente chaque semaine en distillant une iconographie traduisant la diversité de ses influences et de ses références personnelles. Un projet initié sur son journal Facebook où chaque jour elle publie sur son mur quelques images avec pour seule mention ALIVE. Depuis 2009, elle compile sans distinction, sans chronologie et sans classement spécifique des visuels de ses propres œuvres (ses performances, photographies et expositions), de stills de films ou bien de séries télévisées, de portraits (chanteurs, acteurs, réalisateurs, artistes, musiciens) et de photographies de lieux traversés, de paysages mythiques. Les registres y sont brouillés, les visages cultes sont associés à des visages anonymes, les morts côtoient les vivants, la frontière entre high and low est évacuée au profit d’une constellation plurielle. Nous y croisons les visages mythiques issus des cinémas de Herzog, Godard, Cassavetes ou de Kubrick. De La nuit du chasseur à Dracula, en passant par Alien et 12 hommes en colère, l’artiste distille au grès de ses envies des corps, des visages, des scènes, des attitudes, des expressions, des gestuelles et des paysages. Des films aux bandes-son indissociables, le rock, son histoire et son esprit accompagnent Lydie Jean-Dit-Pannel au quotidien : Iggy Pop, David Bowie, Debbie Harry, Nick Cave, Alan Vega et bien d’autres. Son imaginaire est ainsi peuplé par des hommes et des femmes, des légendes inspirantes. S’il fallait attribuer un guide à ce panthéon protéiforme, Charles Bukowski y tient une place de premier ordre. Le déroulé de la page génère une cohérence et un récit autobiographique à la fois visuel, mémoriel et émotionnel. Les images font écho à ses recherches plastiques : le corps, la traversée, la musique, la poésie, les animaux, les relations humaines, l’inconnu, le partage, la liberté. L’ensemble constitue une mosaïque infinie, une représentation inédite d’une construction personnelle partagée. La dissémination des images sur une page web qui elle aussi nous semble infinie, traduit une volonté d’établir une mythologie qui soit à la fois intime et collective. Des corrélations s’engagent entre l’artiste et nos expériences, un dialogue visuel s’articule de manière quotidienne. En elle, nous nous retrouvons à travers ses mosaïques, des symboles et des idoles inscrits dans nos propres constructions. 

Un point c'est tout
Par Jean-paul Fargier, juin 2010
Turbulence vidéo #68

Lydie Jean-dit-Pannel ALIVE.
Par Martine Le Gac, 2 mai 2010
Dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

La collectionneuse
Par Stephen Sarrazin, Tokyo, avril 2010
A propos du PANLOGON, dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

A propos de "ALIVE.", Facebook, depuis mai 2009.
Par Samy Da Silva, juin 2010.
Dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

Sur le bout de la langue
Par Jean-Philippe Vienne, janvier 2007

Sans titre
Par Paul Melançon, Montréal, Université Concordia, 2007   
Dans le livret du DVD ARM IN ARM, Lydie Jean-Dit-Pannel 1990/2007

Filmer l’acte de création
Par Nicolas Thély, 2007, à propos du Panlogon,
Dans le livret du DVD ARM IN ARM, Lydie Jean-Dit-Pannel 1990/2007

Un point c'est tout
Par Jean-paul Fargier


Lydie Jean-dit-Pannel  ALIVE.
par Martine Le Gac, 2 mai 2010
Dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

I –  ITINERAIRES   
 
Château de Cornillon

Sur les ailes du vent, depuis le promontoire du château de Cornillon, le regard s’élance et reçoit comme une onde les vagues de végétation déployées à perte de vue. Les renouvellements de la nature paraissent des prodiges et procurent un spectacle d’autant plus étourdissant que la ruine féodale défie les siècles. Tous les moulins à vent, postés dans la muraille, amènent dans leur sillage l’évocation de l’âme des morts comme on peut le voir dans les temples du Japon dédiés aux enfants. Dans l’embrasure des portes et des fenêtres, les hélices blanches bruissent d’un son vivant.
L’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel y clame l’unique message auquel aspire toute la création : « Alive. » La devise levée sur un drapeau fait claquer dans l’air sa vitalité et répond au souffle qui passe. Le drapeau se tait quand le vent tombe. L’attente d’un rebondissement sans fin et l’idée de l’envol se trouvent inlassablement ravivées dans cet espace ouvert aux stridulations des cigales, au Mistral.
Pour cette artiste vidéaste, plongée très tôt dans les splendeurs de l’image animée et qui s’enhardit à reproduire la magie d’un mouvement continu, le travail est à l’écoute des rythmes de vies et la mise en évidence de leurs pulsations. Le processus de vie/mort/vie 1 guide ses recherches et accompagne la structuration d’un projet dans le temps qui se double d’une autre dynamique dans l’espace. La découverte de territoires forme un itinéraire où sont étroitement associées biographie et production artistique avec l’ambition de rejoindre le postulat « art = vie » du mouvement Fluxus. Lydie Jean-Dit-Pannel crée dans le déplacement.
Poursuivant sa course depuis Marseille, lieu de sa dernière exposition, après Paris et Bourges, elle  trouve dans le Gard un lieu propice à ses motivations : se fier au souffle, laisser retentir ce qui palpite, montrer que rien n’est statique, contrairement à l’illusion répandue que bien des choses paraissent stables. L’œuvre qui s’encadre dans le paysage confronte la vidéo d’une nature éternellement recommencée à son modèle réel, la vallée de la Cèze, rendant sensibles leurs qualités respectives : l’une vive, l’autre mémorisée ; l’une faisant la boucle des saisons, l’autre les contenant toutes sans que la vue parvienne à en distinguer les strates. Mais finalement, de laquelle parle-t-on ? Entre lumière naturelle et lumière artificielle, toutes deux existent et meurent, toutes deux sont cycliques et réalisent la synthèse du temps révolu, mais chacune  — biologique ou numérique — selon son espèce.
A ce jeu, viennent adroitement se combiner les différents épisodes de la vie de l’artiste et sa nouvelle collection d’images. La huitième saison du Panlogon est projetée le soir du 1 juillet 2010.

Le Panlogon

Rappelons que Lydie Jean-Dit-Pannel réalise Le Panlogon depuis 2001. Ce journal vidéo toujours en devenir, juxtapose aujourd’hui plus de 800 plans séquence de quelques secondes à quelques minutes. Il a été préparé pour aller de 0 à l’infini. Loin de dire un stock d’images passées, il exprime un potentiel de prises de vue qu’un jour le futur amènera lui aussi dans le présent du spectateur curieux de nouvelles chroniques.
Sur une durée actuelle de quatre heures, la caméra dévide dans l’ordre les enregistrements de ce que l’artiste a pu voir au fil de la route, en sillonnant la planète de long en large, dès qu’un rendez-vous la poussait vers l’Ouest Américain ou plus au Nord, en Europe en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud, ou dès qu’une destination l’attendait, comme à Bornéo. Elle ramène ainsi par périodes, de l’autre bout du monde, des images aux tonalités et aux sonorités incroyablement variées. Ce qui arrive déclenche l’impression enivrante d’un parcours chanceux, truffé de fulgurances.
En comparaison avec les vibrations optiques d’autres vidéos que l’artiste a réalisées par ailleurs — Mille e tre, Circus, Arm in Arm — , montées à des cadences prodigieuses, le déroulement du temps dans Le Panlogon, quand il suit normalement son cours, semble ralentir comme si au cœur d’un réel ordinaire se trouvaient les sons inattendus et l’impondérable. Celui-ci se présente presque toujours sous la forme d’un micro événement. S’il est spectaculaire, il n’est le plus souvent qu’une succession de déplacements à la limite de l’insignifiance. Pourtant, la vache qui traverse la route et le chien qui s’endort, la chenille qui avance, le moindre geste, sont regardés comme des miracles de vie expressive. L’œil trouve à chaque fois, au fur et à mesure que s’égrainent les captures vidéo, un rien du tout d’une densité phénoménale qui, grâce à l’art, prend une allure exceptionnelle. L’ouïe et la vision, mises en alerte, gagnent en finesse, en reconnaissance de ce qui jusqu’alors n’était pas considéré comme remarquable.

Chambre à louer

Cette faculté perceptive est amplifiée dans l’œuvre Chambre à louer où sont regroupées les mises en garde qui, sur les poignées de portes dans les hôtels, stipulent de ne pas déranger, et le demandent dans toutes les langues et sous toutes les formes possibles d’écriture. Leur invite, qui va s’augmentant avec le nombre des voyages, rend plus éloquent encore l’appel à ralentir et à développer une acuité sensorielle. Comme si le silence conjugué aux yeux grand ouverts disait on ne peut mieux la subtilité de l’écoute entièrement recueillie du monde et les dispositions nécessaires à son avènement.
Près d’un sanctuaire d’hibernation de papillons au Mexique, « El Rosario », un petit écriteau chuchote au visiteur : « Please do not Disturb the butterflies & Remove the flowers from here » 2. L’artiste l’a vu.

II – METAMORPHOSES

Martin et Osa Johnson

Dans le registre des célébrations de la vie animale et l’hommage rendu aux tribus lointaines, Lydie Jean-Dit-Pannel garde en pensée comme un trésor inestimable les films documentaires de Martin et Osa Johnson, réalisés au début du XXème siècle. Il faut dire que les aventures cinématographiques de ces deux passionnés de vie sauvage ont de quoi faire rêver 3. Partis en Malaisie, dans les Îles Salomon et les Nouvelles-Hébrides, mandatés en Afrique par le Museum d’Histoire Naturelle de New York, dans un Kenya ou un Congo encore indécouverts du point de vue zoologique, ils ont donné un témoignage sur la faune et la beauté des peuples qui laisse émerveillé. Il n’est pas étonnant que la belle Osa, devenue sur ces entrefaites le modèle de Fay Wray pour la petite créature de King Kong, reste une inspiratrice où s’entremêlent l’approche scientifique, le registre de la fiction et la grâce féminine. Et qu’une artiste d’aujourd’hui, éprise d’instants rares, s’attache à ce modèle d’aventurière, échangeant les grands fauves contre un papillon — le Monarque —, réputé pour être le seul migrateur de son espèce.

Naissance d’un papillon

Il est aisé de s’imaginer les papillons butiner de fleur en fleur, alors que l’artiste, elle, les adopte en grand nombre, cherche leur repère, les élève à l’Insectarium de Montréal, les « marque » et les suit dans leur migration par milliers jusqu’au Mexique, au fond des forêts du Michoacán.
Qu’une larve s’épanouisse de chenille en papillon et que l’artiste veuille en suivre tous les stades de croissance, voilà un des aspects de cette enquête sur l’infime et le mouvement continu. Les plasticiens ne sont-ils pas les premiers à s’intéresser aux différents états par lesquels passe la matière et la forme qu’elle prend à mesure que le temps s’écoule et que l’œuvre se fait ?
En se consacrant au Monarque, Lydie Jean-Dit-Pannel donne la possibilité de voir ce que ni l’œil nu, ni la patience commune ne peuvent capter : la naissance d’un insecte et les étapes ordinairement invisibles de son évolution. Comme si l’œil ouvert et mécanique de la caméra — et sans qu’on parle de surveillance — dédiait sa performance technique, en cela magnanime et maternel, à l’observation de la vie cachée : moments minuscules, indescriptibles, très très fins, super lents d’une éclosion, banals entre tous, combien de fois répétés dans la nature, et finalement toujours uniques, où ce qui est une chenille changée en nymphe se déploie finalement dans l’air avec deux grandes ailes rouge orangé, surlignées de noir et tachetées de blanc. Dans la vidéo Rien peut-être, le moment de l’envol au bord des lèvres, retient le souffle.

Mes Encres

A la mesure des distances et des frontières que le Monarque est capable de franchir pour s’assurer une descendance, est donc né un parcours de plasticienne et de vidéaste conduit par un sens subtil de la progression. Tout déplacement quel qu’il soit lui permet d’établir un parallélisme entre les voyages du papillon et les siens. Avant de se rendre elle-même au Canada en septembre 2008, puis au Mexique en février 2009, suivant l’axe de la ponte des Monarques jusqu’à leur reproduction, elle a déjà élaboré un itinéraire de Québec à Nîmes, de Paris à Londres, à Cheyenne, en passant par Las Vegas et San Fransisco, avec un retour sur Genève avant Marseille et Caen,… et tant d’autres villes qu’elle incarne en les inscrivant sur son corps : à chaque étape un « marqueur d’espace », à chaque étape un tatouage de papillon.
Depuis 2004 en effet, Lydie Jean-Dit-Pannel se fait tatouer un à un des Monarques femelles sur toute la partie gauche du corps. 34 figures aujourd’hui, de ce projet en cours qu’elle appelle Mes Encres, se déploient de la nuque au talon, avec quelques phrases fétiches ajoutées récemment, comme une chronique de ses haltes en lieux de villégiature et d’exposition : Québec, Copenhague, Madrid, Tokyo, Budapest, Chiang Mai, Karlsruhe. Elle en a récemment établi la carte, adressée sous le double sceau de la géographie et de la correspondance aux Professionnels du milieu de l’art : le dessin anatomique d’une figure féminine où sont portés les noms des villes, avec le titre « Alive. », partageant en cela l’annonce — « I am still alive » — que l’artiste On Kawara envoyait en son temps sous forme de télégrammes.
Ainsi parée et reliée à l’insecte, attentive à sa vie, à son évolution de larve en lépidoptère ailé de la plus heureuse façon, l’artiste devient à son tour « image » comme la chrysalide devient Imago. Elle en a fait l’emblème de sa recherche et confirmé qu’il n’y a pas de création sans métamorphose.

Déclinaison des images

Pour faire œuvre, outre les tatouages du Monarque, le Danau Plexippus tiré d’une planche entomologique et copié sur son corps, elle se sert de plusieurs médiums. La palette des procédés renvoie pleinement au plasticien :
Le report à l’encre du papillon fait référence au coloriage, au dessin et à ses outils, autant qu’à la peinture, avec l’emploi du poncif et de l’estompe, les pigments en poudre et leur gamme colorée. Suivant le tatoueur, les tracés ont des styles différents.
Tous les tatouages sont ensuite recadrés, agrandis dans des photographies. La photo repose sur un protocole de prise de vue qui utilise le contraste lumineux d’un fond noir et d’un éclairage intense pour chaque motif, afin d’en dresser l’inventaire, mais aussi créer, à trois ou quatre reprises, des représentations de gestes singuliers : un Auto-bras de fer, un bras couvert d’aiguilles d’acupuncture 'Cause I’m free, et L’Entomologiste prêt à transpercer l’artiste d’une grande épingle. Ces gestes sont tous des condensés de narration, et la fixité des images semble un raccourci pour rendre perceptible ce qu’est l’envol, la symétrie, le duel entre des forces antagonistes ou la merveilleuse désinvolture d’une main dont rien ne semble pouvoir arrêter l’élan.
La vidéo prend le relais en exploitant franchement la notion de temporalité et en tirant parti de nouveaux effets cinétiques. Si elle démultiplie les papillons tatoués dans l’œuvre La Collection et en projette les photogrammes à toute vitesse, produisant une vibration visuelle comme autant de battements d’ailes, les séances de tatouage se débobinent dans Le Panlogon au rythme des petits moteurs et des bavardages.
La performance, quant à elle, donne lieu au grand brouhaha, plein de clameurs et d’émotions, d’un véritable bras de fer entre Lydie Jean-Dit-Pannel  — la « Chica Mariposa » — et les autochtones à Mérida, à la fête foraine de Tecoh et au village maya de Cholul dans le Yucatán. Elle consiste encore à réunir mille bras tatoués au « Tatoo Art Fest » du mois de septembre, pour en faire un long travelling — L-INK  —,  et à veiller à ce que le langage entraîne dans ses jeux de mots les abrégés de toutes les expériences. La consistance des voyages fait de nouveau retour sur le corps et y papillonne en grandes arabesques.
Autant d’écritures qui déclinent une présence obsédante et fugitive, autant d’opérations successives qui transmuent dans la chair, dans l’argentique et le numérique, le devenir d’une espèce.
A aucun moment Lydie Jean-Dit-Pannel ne perd le fil de son projet. Il est maintenant plus difficile de savoir du chasseur ou du gibier lequel des deux mène l’autre. Le papillon Monarque l’a instruite de ses moyens. La métamorphose, c’est autant celle de l’insecte que celle de l’artiste, cet admirable échange par lequel ils se prêtent leur énergie. Le papillon lui inspire des lieux et une manière de penser, en retour, elle l’humanise et lui consacre du temps.

Métamorphose des images

S’il est question de la métamorphose des papillons et de leur migration, alors il est aussi question du transport des images et de leur devenir. Images en tant qu’espèces appartenant à la grande famille des représentations, dont il est possible d’étudier à chaque fois la nature particulière suivant le support et la technique, et la catégorie suivant l’intention : chronique, documentaire, trace, œuvre… chacune reproduisant sur un mode spécifique les possibilités de la création artistique. La capture est si belle que le désir d’en revisiter la substance s’en trouve avivé : écailles naturelles des ailes de papillons véritables, encre tatouée dont la forme s’anime avec le frémissement des muscles sous la peau, sels d’argent de l’émulsion photographique, jusqu’à l’immatérialité de l’image vidéo qui tressaille, inextinguible, dans la lumière.
Il se trouve qu’une œuvre a finalement des répercussions sur toutes les autres, entraînant des séries ouvertes à partir d’une même source iconographique. Chaque série reflète la trace d’une image montrée ailleurs, ce qui produit tout à la fois un rappel et un rebondissement visuel d’où s’échappe peu à peu le sentiment de mutation.
Dans cette approche d’une transformation permanente, il ne s’agit plus seulement de la morphologie de l’insecte, mais de sa ressemblance dans les images et de ce qu’elle devient quand les prises de vue s’inspirent les unes des autres. La fidélité au motif intial du papillon change avec la grande variété d’approches, de formes et de couleurs des enregistrements successifs et leur rapport surtout très différent à la lumière. En produisant du « même » et de « l’autre », ils déplacent la notion de modèle. Le projet artistique en s’ouvrant devient très clairement matière vivante.

III – TOTEM  ET  PENSEE  SYMBOLIQUE

Tatouages et vêtements

Avec les tatouages sur sa peau blanche, ses ongles vernis rouges et noirs, ses cheveux roux et ses yeux clairs, l’artiste à l’éclat de la robe de l’insecte. Selon les vêtements qu’elle porte, des jupes à pois ou frappées de têtes de mort sur les hanches, il semble qu’elle sache tirer tout le parti « symbolique » qui sied aux totems, où s’étagent tour à tour les figures de la filiation et les motifs décoratifs. Ce qui pourrait s’appeler des ascendants, désignant les aïeux dans la parenté, et ce qui exerce aussi du charme et de la séduction. En un mouvement humain et artistique, Lydie Jean-Dit-Pannel construit tout un processus généalogique, créateur d’influence et d’identification.
En faisant le choix d’un papillon remarquable, capable de vivre huit mois et non pas quelques jours, elle est en quête d’une œuvre, qui tout à la fois l’incorpore, incarne l’espace, attrape le temps et signe la fascinante légèreté du Monarque, son endurance exceptionnelle et sa vitalité. L’intuition n’est-elle pas aussi l’un de ses attributs, quand on sait qu’il reconnaît son chemin migratoire sans l’avoir appris ? et le signe par excellence de la création avec la danse nuptiale et la parade amoureuse ?
Comme le Minotaure auquel s’est identifié Picasso, ou le lièvre, le coyote et l’abeille avec lesquels Beuys a lié son rôle de chaman, le papillon dans l’œuvre devient une « figure sacrée, archaïque et sauvage ». Il abrite l’idée qu’il préserve peut-être des dangers et des maléfices, mais qu’il est surtout capable d’insuffler un esprit de vie et de nouveaux rapports à la perception. Sa place dans l’œuvre rappelle les sociétés animistes qui reconnaissent leur ancêtre dans un élément de la faune ou de la flore et le vénèrent comme un protecteur. Fétiche ou totem, la question reste ouverte, l’artiste n’ayant jamais revendiqué une lecture du côté de la réincarnation ni d’un groupe humain défini.
Le fait qu’elle ait donné le titre — Mes Âmes — à l’une de ses photos, où on la voit penchée avec sa caméra vers des milliers de Monarques pour enregistrer leur présence, et qu’elle ait retenu l’histoire selon laquelle les âmes des défunts reviennent au Mexique sur les ailes des papillons, met en lumière cependant son attachement à ces rapports intimes qui lient les morts aux vivants, les humains aux entités spirituelles.
En se faisant tatouer, elle assume par ailleurs une conception de l’art où l’artiste fait de son corps le support privilégié d’une esthétique, à travers laquelle s’exprime tout à la fois une pensée en acte et ses dess(e)ins avec une posture critique vis-à-vis d’autres corps — le corpus des œuvres, traditionnel celui-là, qui n’est pas d’ordinaire confondu avec la chair de l’auteur, et le corps social. Si cette pratique renvoie au Body Art 4, elle revêt une dimension tribale, cette idée des nouvelles tribus 5 d’aujourd’hui dont les membres confirment l’appartenance par des signes physiques et des codes vestimentaires.
Dans cette « artialisation du corps » 6, l’être pose sur lui et devant les autres les “termes” d’une organisation de l’univers, où le monde naturel est uni au monde métaphysique, où l’art joue un rôle majeur en tant que garant de la vie spirituelle et sociale des individus 7. Pourrait-on parler de « possession » ? — au sens de s’appartenir, appartenir au groupe, au Tout et le rendre perceptible par une décision —, ou parler d’envoûtement, le pouvoir des figures et autres accessoires d’enchanter le monde, d’enchanter la mort ?

La Pensée sauvage de Claude Levi-Strauss

La lecture de La Pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss aide à y voir clair, lui qui a étudié les peuples et les communautés traditionnels, mais aussi questionné les modes de vie des occidentaux, leurs archives et leur raison d’être dans les rapports qu’ils entretiennent avec le temps, leur façon de trouver leurs références dans le passé et de l’interpréter : « “La pensée sauvage” et non “la pensée des sauvages”. Car ce livre s’écarte de l’ethnologie traditionnelle en prenant pour thème un attribut universel de l’esprit humain : la pensée à l’état sauvage qui est présente dans tout homme — contemporain ou ancien, proche ou lointain — tant qu’elle n’a pas été cultivée et domestiquée à des fins de rendement. Lévi-Strauss aborde donc les mythes, les rites, les croyances et les autres faits de la culture comme autant d’être “sauvages” comparables à tous ceux que la nature engendre sous d’innombrables formes, animales, végétales et minérales. » 8
Dans sa manière de traiter de la migration, d’ouvrir les limites auxquelles un médium artistique est toujours plus ou moins assujetti, Lydie Jean-Dit-Pannel exprime la pensée sauvage. elle fait tout pour que l’œuvre ne soit pas assignée à résidence, mais soit profondément transfrontalière et imprégnée de toutes les langues. C’est alors qu’elle est capable d’aller résonner dans des champs culturels et des mondes avec lesquels nous avons plus ou moins d’affinités, et de nous permettre d’intégrer et de sentir leur part de vitalité créatrice comme largement partagée.

Récit mythique

L’histoire de sa rencontre avec le Monarque à Montréal a la valeur d’un récit fondateur, tels que le sont les mythes d’origine des « appellations claniques » 9. Cette « appropriation » du lépidoptère, avec le respect et les soins attentifs qu’elle lui a prodigués et les images qu’elle en a faites, tout concourre à associer très étroitement cette femme-là et cet insecte. Si la puissance symbolique du papillon était là au commencement, sa richesse n’en est que plus grande aujourd’hui avec la multiplication des tatouages — un premier secret qui, d’inaperçu, est devenu en se répandant un authentique manifeste. Sa dimension mythique se renforce en jouant un rôle de pivot dans la manière dont Lydie Jean-Dit-Pannel peut relire à travers lui son passé artistique et envisager l’avenir, réconcilier en lui tous les temps.
De ce point de vue, la vidéo Mille e tre, réalisée en 1990, préfigure les propositions d’aujourd’hui aiguillonnées par l’emblème du papillon. Concentrée sur l’énumération des femmes séduites par Don Juan, au rythme d’un visage par seconde, elle tient en germe cette vibration si importante de l’image, qui fait battre des paupières et cligner des yeux dans une progession aux allures de compte à rebours. Dans ce thème de l’addition inexorable des conquêtes aussi vite disparues qu’apparues, qui pourrait sembler très éloigné du propos actuel, se trouve l’un des traits caractéristiques augurant des œuvres qui suivront, celui de la résistance d’une présence, le pouvoir d’une figure quelle qu’elle soit dans le cumul des sujets à maintenir sa capacité à exister — mais le peut-elle, ne serait-ce qu’à l’écran ? —, et la capacité de l’image à maintenir le sien, ne serait-ce que sous la forme d’une permanence rétinienne ?

Grille de lecture

Dès lors, en prenant le Monarque en filature, pour observer ses habitudes et ses mœurs, s’accorder avec ses rythmes, l’artiste peut repérer d’autres phénomènes dont les qualités sont analogues et les apparenter. Avec ces « liens de parenté », elle élabore un système de pensée symbolique qui lui permet de retrouver l’essentiel dans la confusion des apparences, des aspects que leur disparité rend étrangers les uns aux autres selon nos catégories coutumières d’observations, alors qu’ils relèvent au fond de la même structure. Le papillon Monarque est une clef, un repère décisif pour raccorder le visible à l’invisible. Il aide à poser une grille sur la réalité, à procéder à des « écarts » et des « différenciations » 10. Dans les séquences du Panlogon, par exemple, le son comme l’image, tranchés dans le vif, opèrent de véritables découpes, comme s’il s’agissait de prélever, parmi les faits, les moyens d’une grammaire capable de les articuler entre eux et d’énoncer une autre perspective. Leur sélection et leur raccord au montage font ressortir avec une sorte d’évidence la continuité des temps et des espaces.
Le seul Panlogon  — réalité/fiction du temps vécu — inscrit toute la biographie de l’artiste dans une trame, à travers laquelle l’histoire et les événements s’ordonnent et trouvent un sens. L’art y tisse les moyens de se confronter aux forces agissantes, de rendre perceptible l’action de la vie et de la mort. L’œuvre en apprivoise à la fois les ordres et les désordres.

Photographie et conjuration

La mort semble toujours mordre plus avant ce à quoi nous tenons. Ici : la vie, les papillons, les images. Comme pour en conjurer la disparition prochaine, Lydie Jean-Dit-Pannel entretient la fonction d’exorcisme qu’assume l’art et sa capacité thérapeutique et propitiatoire pour appeler de tous ses vœux une réalité nouvelle.
Cela se voit dans la photo de son bras gauche où des aiguilles d’acupuncture redoublent l’idée d’une fixation mortelle des papillons tatoués et d’une guérison à travers les méridiens du corps. Et cette autre qui met en scène un geste qui l’épingle tout en la chérissant, comme celui d’un entomologiste qui affiche avec passion les papillons et les valorise en les tuant. La méthode renvoie aux rites vaudous, à l’approche des vampires et fait lever des significations liées au corps transpercé. En replongeant du côté de l’animal et du sacrifice, l’image montre comment la violence ici rejoint le sacré. Il en ressort évidemment un trouble très grand, quand l’art écoute l’ambiguïté de ces registres entre mise à mort et mise en vie. De là, le surgissement de quelque gravité au milieu d’un songe chatoyant qui aurait pu n’être que légèreté, envol et liberté.
L'Auto-Bras de fer jouant, avec le côté Janus de ses deux profils, l’approche binaire des rapports de force, fait écho à ce qui va par deux, au double, aux deux ailes des papillons, mais surtout aux positions antagonistes. Devant cette incertitude sur le poids des contraires, le Monarque semble capable de maintenir leur équilibre fragile, en figurant l’égalité par la symétrie de ses ailes. C’est la figure du conflit réconcilié.

Love Hate

Il a pour corollaire, dans le langage, l’alliance des termes Love Hate. Dualité de l’amour et de la haine que figurent les mains de Robert Mitchum dans La nuit du chasseur, le film de Charles Laughton, lui-même adapté du roman de Davis Grubb. La chaîne de ces représentations en dit long sur le tiraillement. Lydie Jean-Dit-Pannel porte elle aussi les mots Love Hate, tatoués et dissimulés de chaque côté de la nuque. Elle les a encore fait graver dans l’écorce de deux érables champêtres, deux arbres frères qu’elle a choisis dans une pépinière de Dijon à cause de la proximité de leurs troncs et de leurs branches entrelacées. En agissant de la sorte, elle a achevé de leur donner figure de spécimen. Entre l’écorce et l’épiderme, l’art transforme le vivant en une nouvelle espèce. Inséparables et désormais antagonistes, ils incarnent les sentiments extrêmes de l’humain que l’arbre endosse quand il est regardé comme un sujet à part entière 11.
Parce que les arbres sont à la fois unis et porteurs d’énergies apparemment inconciliables, ils sont rendus participants de questions de vie et de mort et attirent des considérations liées à l’environnement et au sort du monde. LOVEHATE est un véritable totem capable de ranimer des significations ancestrales.
L’expérience de leur déracinement, avant de les exposer dans sa rétrospective « Je vois » au Transpalette à Bourges en 2009, puis de les transporter et de les replanter dans le jardin du centre d’art de Pougues-Les-Eaux, a confronté l’artiste aux lois de la nature, lesquelles toujours nous dépassent : les arbres finalement sont morts. Avec toute l’inquiétude métaphysique qui surgissait à l’idée qu’un jour l’un des deux pourrait prendre le pas sur l’autre, jamais l’artiste n’aurait imaginer que les deux puissent mourir ensemble.

Autoportrait

Assimiler les événements qui se produisent 12, trouver un équilibre entre ce qui change et une structure immuable, s’il en est une, ces exigences se condensent dans le fait de se soumettre au temps qui passe ou de le vaincre.
Lydie Jean-Dit-Pannel pose ces questions, aussi bien formelles, psychologiques, métaphysiques qu’artistiques, à travers un papillon regardé comme un alter ego et qui lui permet d’aller à la rencontre de l’art en personne. Elle inscrit cette nécessité dans une stratégie de l’autoportrait et l’adresse au miroir et ses facettes que sont la photo et la vidéo, où s’expose la relation de l’être à son image. Il faut dire que l’être a toutes les caractéristiques de l’éphémère et que l’image serait à même de le transcender. Périr ou demeurer… Peut-être le problème n’est-il pas tout à fait là d’ailleurs.
Dans la ressemblance entretenue entre le corps vivant, visionnant le monde, et les images qui s’y rapportent, se situe l’enjeu de ce que l’artiste peut attendre d’un tel acte : un autoportrait où la figure court le risque d’aller s’aplatir dans son reflet, alors qu’elle prétend aussi à une parité avec le Tout Autre. Le travail, un véritable biface, conduit soit à une perception de l’image du côté de l’identique — et les systèmes d’enregistrement numériques ne manquent pas de force de persuasion dans ce sens —, soit à une perception de l’image du côté de l’infigurable et de l’ouvert ; une face, qui se prend pour une duplication du monde, avec une possession narcissique, puisqu’elle prétend par sa matérialité valoir autant que ce qu’elle représente, la réalité même, le principe de l’illusion aidant ; l’autre face tournée vers l’au-delà du visible, avec une dépossession, puisque les signes qu’elle porte ne sont là que pour indiquer un horizon qui les dépasse et derrière lequel finalement ces signes disparaissent. Aussi la valeur profonde de l’œuvre ne prend-elle tout son sens que lorsqu’elle maintient une séparation incompressible, et donc féconde, entre le modèle et son double. Et c’est dans cette réciprocité, dans l’articulation de ces deux perceptions diamétralement opposées, qu’émerge le combat. Là se trouve probablement le lieu de la véritable transformation. Dans la chrysalide aussi avant qu’elle n’éclose, il y a tout ce magma d’obscurité, l’indicible de la métamorphose. Ne pas regarder de trop près ce qui se prépare entre l’amorphe et le ciselé. L’ensemble de la production de l’artiste ne viserait pas à établir un double illusoire du visible, mais une œuvre jouant un rôle de passeur vers une profondeur cachée, où le mystère reste entier.

IV – MORT ET VIE DES IMAGES

Lydie Jean-Dit-Pannel a dit qu’elle voulait devenir elle-même image en mouvement, comme si les images avaient un meilleur sort. Mais les images sont finalement périssables aussi, toujours dans la dépendance d’un nouveau regard, d’une nouvelle présentation.

Facebook

L’exemple selon lequel, jour après jour, elle extrait des photos d’albums ou de films et les remet en ligne sur « Facebook », avec le plaisir de les retrouver, est significatif de ce rapport à la mémoire. En signe d’hommage, elle les nomme Tributes. A travers le cyberespace, des références visuelles, supposées restées gravées comme des icônes, mais retournées en fait à l’état de latence et de simple gisement iconographique, redeviennent, le temps d’une navigation d’internaute, des images phares.
Réinjecter de la vitalité dans l’art, Lydie Jean-Dit-Pannel y emploie toute son énergie. En travaillant dans un flux d’ondes électroniques, elle entretient l’illusion d’un mouvement continu, lui aussi fait d’apparitions et de disparitions. Ce média donne à l’heure actuelle le sentiment qu’il est le moyen supersonique capable de dépasser l’aspect prochainement caduque de tous les autres équipements. Mais parler de longévité des informations numériques serait un leurre. Etant donnée la qualité des supports d’enregistrement, l’illisibilité et l’effacement à court terme des données digitales impliquent leur transfert et leur duplication dans une migration régulière vers des supports neufs. Lydie Jean-Dit-Pannel fait évoluer son œuvre à la mesure des innovations technologiques. Par le biais d’un site Web interactif, travail d’écriture et de critique, mise en résonance des images sont à la fois de l’information et une œuvre à part entière dans la lignée de cette motricité voulue par l’artiste. Car c’est dans cette “plastique” particulière, que son art prend en compte tous les aspects déjà cités et les déploie en un même mouvement.

Vidéo

N’oublions pas que lorsqu’elle débute sa carrière, la vidéo est un medium jeune, dont la pratique est alors classée dans l’art-vidéo. Cette pratique intègrera quelque vingt ans plus tard le champ de l’art au sens large, quand le moyen de production d’image sera considéré comme un outil parmi les autres pour le plasticien ; sans rien ôter pour autant au caractère inventif d’un Nam June Paik, et à la virulence artistique d’un Wolf Vostell face au phénomène des medias. Si Lydie Jean-Dit-Pannel reconnaît ses pairs en ces pionniers, elle peut mesurer ce qu’a de problématique la massification des moyens de communication qui ne maintiennent dans l’air du temps que les suiveurs d’une image intrépide. D’où la nécessité de revenir à des cycles fondamentaux. D’où la force de son projet qui s’interroge sur ce qu’il en est d’être dans la course. La spécificité initiale qui marquait la nouveauté d’un territoire de création et un moment dans l’histoire de l’art du XXème siècle, a mué, ne serait-ce que du point de vue du matériel, de sa maniabilité, et de l’autonomie entre prise de vue et montage. Lydie Jean-Dit-Pannel tire partie de cette extraordinaire aisance technique.
L’image où elle s’est fait photographier sur la voiture bétonnée de Vostell à Malpartida de Cáceres en Extremadura, décontractée et fumant le cigare, est un hommage qu’elle lui adresse et un signe de l’aisance qu’il a léguée à la nouvelle génération.
Il s’agit bel et bien de faire une œuvre neuve et de renverser la mort des images, leur tombée dans l’oubli, aussi sûrement que les collections de papillons du XIXème siècle du Muséum d’Histoire Naturelle de Bourges, étaient promises à tomber en poussière, si Lydie Jean-Dit-Pannel n’avait repensé leur exposition — mur admirable —, assorti de sa petit vidéo frémissante de Monarques tatoués. Le travail de l’artiste est capable de régénérer les traces du passé, avec l’idée d’y retrouver toujours un sens aigu de la vie, ou plutôt le sens aigu de la forme vivifiée par l’art, rendue à sa nouveauté à différentes époques, ici à des moments charnières quand les siècles finissent et rajeunissent.
La vidéo est l’enregistrement d’un sujet qui, tout bien considéré, reste mort à tout jamais si aucun faisceau ne vient en ranimer  la vitesse et l’éclat. Les projeter et les exposer, c’est faire revenir au jour au rythme de 25 images/seconde les millions de battements d’ailes, le vrombissement de la fraise du tatoueur, les espaces traversés… La cadence des images invite le spectateur à des perceptions très variées, les unes frénétiques basées sur un crépitement rétinien, les autres contemplatives et aux aguets dans un cheminement régulier de la bande image. Le souffle du vent qui peut le retenir ? Et l’air qui embaume, l’embaumer ? Ainsi des Monarques et de leur migration. Faire entendre leurs bruissements ; donner forme à une envolée pleine ; s’écarquiller les yeux dans le noir ; recevoir de toute part les différentes pulsations de la lumière, ce battement d’ailes incessant. Oui, fragile il l’est, promis à l’évanouissement, mais combien splendide, rapide, tellement léger à proportion de l’énergie !
La lampe du projecteur fait une trouée dans l’obscurité ; les particules de poussière se changent en points brillants et remplissent les yeux d’escarbilles ; la surface de projection redevient membrane ; l’art envoie une bouffée d’oxygène d’où surgit la vie en abondance ;  « Alive. »

1 - Expression employée par Clarissa Pinkola Estés dans son livre Femmes qui courent avec les loups, Grasset, 1996. L’auteur est à l'origine de la création du concept de femme sauvage, un des archétypes féminins.
2 - “Merci de ne pas déranger les papillons et déplacer les fleurs”.
3 - Cf. le livre de Michel Le Bris, La Beauté du monde, Paris, Grasset, 2008, qui leur est consacré, ainsi que les collections de films, photos, manuscrits, articles et livres du Safari Museum à Chanute dans le Kansas.
4 - L’artiste Orlan, parmi les pionnières de ce mouvement, suite à ses transformations et operations chirurgicales, a écrit L’Art charnel, un manifeste pour se différencier des artistes de l’art corporel.
5 - Michel Maffesoli, Le Temps des tribus 1988, Livre de Poche, 1991.
6 - Alain Roger, Court Traité du paysage, NRF/Gallimard, 1997.
7 - Cf. Holly W. Ross : « Objets de vie, rites de passage dans l’art africain », revue Tribal Art, n° 53, Automne 2009, p.66.
8 - Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
9 - Comme l’écrit Claude Lévi-Strauss, idem, p. 276.
10 - « […] Ce qui importe, aussi bien sur le plan spéculatif que sur le plan pratique, c’est l’évidence des écarts, beaucoup plus que leur contenu ; ils forment, dès qu’ils existent, un système utilisable à la manière d’une grille qu’on applique, pour le déchiffrer, sur un texte auquel son inintelligibilité première donne l’apparence d’un flux indistinct, et dans lequel la grille permet d’introduire des coupures et des contrastes, c’est-à-dire les conditions formelles d’un message signifiant. », Claude Lévi-Strauss, idem, p. 95.
11 - Cf. le catalogue d’exposition, sous la direction de Didier Mouchel, Portraits d’arbres – Henri Gadeau de Kerville au regard de la photographie contemporaine, Musée d’Evreux, Le Point du Jour, 2004.
12 - « On devra reconnaître que les peuples, dits primitifs, ont su élaborer des méthodes raisonnables pour insérer, sous son double aspect de contingence logique et de turbulence affective, l’irrationalité dans la rationalité. », Claude Lévy-Strauss, idem, p. 291.


La collectionneuse
Par Stephen Sarrazin, Tokyo, Avril 2010
A propos du PANLOGON, dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

Le joli film d’Eric Rohmer, La Collectionneuse, s’ouvre sur la promenade de Haydée Politoff le long d’une plage et la fragmentation de son corps d’été, puis enchaîne sur un merveilleux dialogue entre l’artiste Daniel Pommereulle et le grand critique et poète Alain Jouffroy. Ce dernier tente de tenir un objet de l’artiste, un pot de peinture, tout de jaune, autour duquel sont collées des lames de rasoir, sur lesquelles il se coupe en le commentant, en le disséquant ainsi : "Chacun doit aller au bout de soi-même, les gens qui vont au bout de soi-même sont encerclés et sont forcément agressifs". Jouffroy repose l’objet insaisissable en écoutant Pommereulle lui dire "Toi tu es un tranchant, tu n’as pas à te couper". Pas de doute, la beauté trouve son sens dans son appel au morcellement.
L’objet sans fin, le projet à perpétuité de Lydie Jean-Dit-Pannel, Le Panlogon, navigue ainsi entre une captation brute d’un lieu, d’un événement chargé de potentialités, et l’acte de ciseler, ou d’extraire, trancher, là où il faut pour atteindre l’aura, l’épiphanie, la singularité d’une image-séquence, qui mène vers une quête du tout. Toutes les langues, voilà de quoi se compose cette oeuvre qui les saisit au fil des voyages de l’artiste, de l’Europe à l’Amérique du Nord à l’Asie, des bribes de monologues, diatribes, échanges et réjouissances. Il en va de même pour les langages, les formes, les médiums, tous conviés dans cette entreprise qui fait de la collection un autoportrait allégorique.
Création du 21ème siècle dans le parcours de l’artiste, Le Panlogon frappe tout d’abord, pour ceux familiers avec la part infographique de créations précédentes, par sa simplicité, la simultanéité affichée d’une idée, d’un affect, et de sa représentation.
Personne n’est dupe; si l’artiste saisit sur le champ quelques instants de grâce et trouve une image-signe, prégnante, les autres émergent d’un travail considérable de montage, les seules possibles, celles qui s’imposent, celles qui montent à la surface de l’écran. Elles se frayent un chemin à travers les passions multiples de l’artiste, qui passent par le cinéma, la littérature, les arts plastiques, l’iconographie géographique, une liste composée d’accumulations affectives et esthétiques qui confèrent une structure non seulement au Panlogon, mais aux environnements intimes de l’artiste qui viennent parsemer ses errances.
Le Panlogon parle d’abord la langue de l’image en mouvement, et converse avec le cinéma, la télévision et l’art vidéo. Entre road movie et vidéo tourisme, nous reconnaissons le Monument Valley de Ford, la Devil’s Tower de Spielberg, traversées Américaines teintées de Brautigan et Bukowski et de culture rock. De la Floride à Las Vegas, le besoin de s’y être rendue informe la trame narrative, cinéphilique, de ce passage américain, tout entier tourné vers le lieu saisi plutôt que l’instant retenu. Incarnation d’un ailleurs si familier, auquel répondent les images des retours en France, et de ses micro-errances dans un appartement, une rue, une ville. Très peu d’effets, de trucages, un ralenti, une trouvaille sonore; l’artiste aura effectué un dépouillement technologique au cours de cette décennie qui tire à sa fin. Elle passe ainsi de l’art vidéo à l’art actuel, en rendant la technologie invisible, mot d’ordre pour des artistes aussi distincts que John Sanborn et Bill Viola. Lydie Jean-Dit-Pannel a souligné à maintes reprises son amour pour l’oeuvre de Wolf Vostell, auquel le passage 444 du Panlogon rend hommage, avec l’artiste posant nue, comme le firent tant de modèles chez Vostell, sur une installation voiture-béton qui se trouve en Espagne.
Etape importante car voici l’artiste qui fait oeuvre, et celle du maître devenu socle. Sa présence physique se fait plus assurée au contact de cultures plus distinctes, l’autorisant à ruser avec ces références iconographiques.
A cet égard, le Mexique devient littéralement le lieu d’une métamorphose, d’une seconde naissance. En 2004, elle découvre le papillon Monarque lors d’une résidence d’artiste à l’Insectarium de Montréal, autre date qui s’ajoute aux mythologies du Panlogon. Papillon migrateur, autre appel au voyage qui la mène à se fondre parmi eux. Ce monarque devient emblème de l’artiste et se pose désormais sur tout son corps.
Le rituel du tatouage ponctue ainsi le Panlogon au fil des années, dont l’instant culminant nous livre Lydie Jean-Dit-Pannel allongée sur le sol Mexicain, entourée de milliers de papillons. Image miroir de son corps qui pose sur Vostell, ici celle qui annonce la prochaine étape. A cette force de la migration et de la splendeur des couleurs, répond sa passion pour la Lucha Libre, les lutteurs masqués du Mexique qui s’envolent eux au-dessus du ring.
Ce binôme du volage et de la masse caractérise la démarche en cours, images de grâce des temples du Japon et de l’Asie du Sud-Est, et animaux massifs et puissants, du gorille au tigre, cartons de chambres d’hôtel du monde entier qui précisent "Ne pas déranger", et installations-collections de sex-toys, les tatouages de papillons, et l’arrivée de phrases éternelles tirées de livres-clé de la librairie idéalisée de Lydie Jean-Dit-Pannel, inscrites dans la chair. Qui à ce jour se cristallise avec une nouvelle vidéo, L-INK, recueil vivant de centaines de tatouages, et ses photogrammes de films du monde entier, avec une préférence affichée pour le cinéma Américain, qui ont accompagné sur Facebook la préparation de cette exposition.
Il y a deux ans, l’artiste se trouvait au Japon, nous gardons une image absente du Panlogon mais qui l’hante depuis, celle d’une joie, d’un émerveillement, d’avoir atteint ce qui touche aux haiku : des enfants japonais qui souriaient en voyant ses bras de papillons se fondre dans les fleurs des temples de Kamakura. Ils voyaient les papillons et l’artiste.


A propos de "ALIVE.", Facebook, depuis mai 2009.
Par Samy Da Silva, juin 2010.
Dans le catalogue de l'exposition ALIVE., été 2010

“ALIVE.”
vivant comme ce qui est engendré et ce qui engendre, ce qui (se) reproduit, ce à quoi il faut un milieu, un “patrimoine”, toutes propriétés communes aux images que Lydie Jean-Dit-Pannel nous donne à voir & ce faisant nous restitue.
Ce “patrimoine” est celui de l’industrie culturelle à partir duquel Lydie Jean-Dit-Pannel constitue un territoire symbolique, un déploiement horizontal qui épouse une topographie en constante dé-formation, la géographie comme matrice à icônes, les climats comme productions d’images.
Cette industrie culturelle s’appelle Freak Show, Hollywood, pop, rock, acteur, performer, auteur, artiste, homme, femme, représentants et représentés: sujets de l’énoncé et de l’énonciation, vis-à-vis desquels l’artiste n’est pas, n’est plus “le sujet supposé savoir”.
Puisque ces images ne sont pas des proies dans la chaîne alimentaire dont l’artiste serait le Moloch, mais des lieux et des moments dans le processus infini de la constitution de nos mythologies portatives et désenchantées, orphelines des grands récits.
Dans ce milieu, Lydie Jean-Dit-Pannel procède par effraction, sa posture est celle de l’éclaireur, triant les signaux, les mirages, les effets hallucinatoires pour concentrer son action sur la capture adéquate, l’extraction juste: "images volées" selon l'artiste, pour nous les restituer comme formes d'existence, comme formes de vie, de matière et / à mémoire.
Ce sont des "images pauvres", compressées, extraites, ayant perdu une part de leur "valeur", de leur mode de production et de diffusion, devenues simples avatars dans le continuum de la reproduction numérique, mais aussi réhabilitées, réintégrées dans un ensemble ou leur “aura n’est plus fondée sur la permanence de l’original, mais sur la fugacité de la copie” (1).
Arrachées à leur stase, à leur gel temporel, elles sont réanimées lorsque publiées dans le profil de l’artiste sur Facebook, sous forme de vignettes surtitrées d’un “ALIVE.” constatatif.
Sur cette page l’effet est saisissant, des thèmes émergent, des séries apparaissent, des cycles sont suggérés. Thèmes, séries et cycles qui s’éparpillent en quantas sur les pages des utilisateurs, publications sémaphores dans le milieu, la biosphère Facebook. (*)
Images précurseurs d’autres images et ouvertes à l’interprétation et (litteralement) aux commentaires, elles agissent comme plaques sensibles et révélatrices, comme sites de redistribution d’où découlent de nouvelles images précurseurs et conséquences, citations, effets secondaires, larsens.
Elles ne sont que traces, “débris audiovisuels” et repères de nos propres modes d’appropriation, d’identification et de positionnements, leur mystère réside dans le donné à voir: des humains en “situations”, des humains qui posent, qui jouent, qui se regardent, qui nous regardent.
Femme, homme, acteur, spectateur, que savons nous de nous-mêmes qui ne soit un commentaire, une conséquence, un effet de leur regard?

(1) Hito Steyerl, “In Defense of the Poor Image”, e-flux: http://www.e-flux.com/journal/view/94
(*) (l’artiste accepte toutes les demandes de contact sur ce réseau social)


Sur le bout de la langue
Par Jean-Philippe Vienne, Janvier 2007

Dès l’origine, Lydie Jean-Dit-Pannel situe son travail dans un contexte symbolique, la tour de Babel : chacun y dort séparé des autres par les murs de sa chambre, et bien plus encore par la singularité d’une langue qu’il est seul à pratiquer. Lydie Jean-dit-Pannel imagine que chacun rêve pour lui-même, comme à part lui. Seul le concierge parcourt les étages et les chambres, collationnant au fur et à mesure les rêves des habitants qu’elle appelle des papiers peints. En réalité, la fiction de cette structure autorise Lydie Jean-dit-Pannel à construire le Panlogon, collection illimitée de plans séquences vidéo, sortes de haïkus visuels et sonores, à la fois autoportrait, journal de bord et carnet de croquis.
Plus distante du travail que les protocoles de On Kawara, Stanley Brouwn ou Bernard Piffaretti, la fiction de Lydie Jean-Dit-Pannel n’en joue pas moins un rôle identique, celui de légitimer son travail autrement que par des contraintes de thème, de style ou de format, et de lui assurer ainsi une extraordinaire liberté tout en en indiquant clairement la signification : il s’agit de la question de la langue et du langage, de la question du langage de l’artiste, de son mode particulier de faire sens qui est toujours un peu comme si les arts plastiques avaient des mots « sur le bout de la langue ».
C’est sur ce premier socle que vient se greffer le projet Mes encres, dont les vidéos viennent tout naturellement s’inscrire dans la suite du Panlogon :  comme le concierge de la tour, les papillons monarques sont seuls à se déplacer, en l’occurrence du Canada au Mexique, c’est-à-dire aussi d’une civilisation à une autre, d’une langue à une autre ; comme le concierge de la tour ils sont muets, limitant leur langage sonore aux seuls bruissements collectifs des battements de leurs ailes, un peu comme s’ils avaient, dans le statut que le travail de Lydie leur donne, des mots « sur le bout des ailes » ; comme les Papiers peints le font sur les murs des chambres de la tour, les tatouages de monarques femelles tapissent la peau de Lydie Jean-Dit-Pannel et y inscrivent ses rêves.
L’une des dimensions les plus étonnante du projet, dont Lydie Jean-Dit-Pannel ne découvre les paramètres qu’au fur et à mesure qu’elle l’accomplit, est son extraordinaire cohérence avec l’ensemble de son travail, comme si toutes les caractéristiques des papillons, de leurs mœurs, des comportements humains dont ils sont l’objet ou qu’ils génèrent avaient été pensés à l’avance pour faire sens dans le travail, une sorte de preuve de l’art par la vie qui légitime à la fois l’extrême engagement du corps de l’artiste et l’attention très subtile portée à toutes sortes de coïncidences.


Sans titre
Par Paul Melançon, Montréal, Université Concordia, 2007
   
Dans le livret du DVD ARM IN ARM, Lydie Jean-Dit-Pannel 1990/2007
« Le papillon, fleur sans tige » (Les Papillons, Gérard de Nerval) L’absence de tige, c’est aussi celle d’attaches, une volatilité dont la sincérité n’en demeure pas moins attachante. L’artiste nous le rappelle : « Le Monarque est le seul papillon migrateur sur notre planète, il franchit chaque année 5000 kilomètres, du Québec au Mexique pour trouver l’amour, le soleil et faire survivre son espèce. (…) Il franchit cette frontière horrible, monstrueuse, taboue qui est celle du Mexique aux États-Unis et inversement, sans se soucier de rien : la négation des territoires, pour l’amour. » (29 juin 2007) Le paradoxe d’ancrages éphémères, c’est la volupté dans l’instant présent – autrement dit, la complexité d’un passage, la précision du sentiment de traverser une perpétuelle transduction spatio-temporelle à la croisée des sensations. La relation affective à une œuvre demeure frivole et jamais répétée en ce que sa force d’attraction repose sur que l’on est capable d’y ressentir, en d’autres termes ce qu’elle redéploie en tant que potentiel créatif. C’est son ouverture vers les infinies ramifications de la recherche-création (www.thesenselab.com), avec laquelle l’œuvre de Lydie Jean-dit-Panel entretien un rapport étroit en créant un espace-temps qui lui est propre et sans frontières.
Les implications du projet Monarques sont multiples et engagées, mais surtout imprévisibles. Ce perpétuel flux entre territorialisation et déterritorialisation (Deleuze, Mille Plateaux, 1980) favorise la re-création de l’espace à travers une œuvre qui s’invente elle-même à mesure dans un espace que l’artiste s’approprie avec la naïveté d’un regard d’enfant. Combien de nuances de vert dans une plaine verdoyante pour l’enfant qui n’a pas apprit encore ses couleurs? (Brakhage, Metaphors on Vision) De la même façon, le regard de Jean-dit-Panel s’égare sur son quotidien avec cette même fascination pour les choses les plus simples, mais dont la multiplicité ne lui permet pas de se fixer sur une seule. Le Panlogon, une série de cartes postales vidéo comme travail quotidien de l’artiste depuis 1999, en est la manifestation spontanée. En découle une immédiateté qui repose précisément sur le caractère flottant de ces micros instants qui se constituent comme la mémoire d’un son, l’esquisse d’un trait, une toile vivante toute en diagrammes successifs, et dont l’aboutissement, une fois tatoué, n’est qu’intervalle migratoire.
La re-création du temps s’effectue elle aussi avec une précision paradoxalement désaxée, et dont le travail de montage est un raccord de clins d’œil, de l’affect en rafales suspendues dans une progression dont la convergence thématique est précisément l’apparente absence de contraintes méthodiques. Ce collage opère une contraction du temps qui s’en retrouve d’autant plus grandi que les points de repères pour y situer des chronologies événementielles en sont à toutes fins pratiques évacués. Une vision de l’art vidéo qui finalement chevauche celle de Chantal Akerman, avec le côté très cinéma direct de son regard sur une fiction très réelle, sans par contre refuser au temps sa spontanéité. La recherche de ce temps perdu chez Proust, mais aussi ce refus de satisfaire totalement le regard inquisiteur du spectateur, qui n’a jamais vraiment la chance de disséquer à son aise des images qui, sans être prudes, conservent leur part de mystère. En émerge la transparente transparence de ce qui est senti, une série de préhensions au sens de Whitehead (Process and Reality, 1978) capturant des moments dans une nuée de possibilités comme on attraperait dans une volée Monarques quelques perles dans un filet.
Ce redécoupage s’effectue à même le corps de l’artiste, artefact nomade d’une méthodologie d’abandon, et par l’intermédiaire du Panlogon, le corps devient image en mouvement à travers un assemblage vidéo de haïkus, mais un mouvement qui se redéploie dans le travail en installations de Jean-dit-Panel.  Par exemple, Mes Encres (2006), force l’image en dehors de la projection linéaire sur des échelles variables d’écrans accentue cette progression. Les Monarques deviennent documentation d’un croisement entre la migration du corps vers l’image statique mais en lui préservant le nomadisme dont elle origine, et dont VOAEX Tribute (2004) s’annonce le prélude. Il y a un côté très cru à la pyrogravure sur chair qui se joue simultanément comme document vivant des diverses techniques et formes de tatouages d’un pays à l’autre et matériel plastique. Un art viscéral qui se transmet par la caméra et la recomposition des écrans, un processus cyclique mais qui ne perd jamais de sa spontanéité en s’entourant d’une poésie du quotidien. Un fascinant croisement entre la réalité et sa représentation filmée, entre temps retrouvé et espace visuel.



Filmer l’acte de création
A propos du Panlogon, Nicolas Thély 2007

Dans le livret du DVD ARM IN ARM, Lydie Jean-Dit-Pannel 1990/2007
La photographie et la vidéo offrent cet avantage aux artistes de pouvoir documenter eux-mêmes leur propre travail. Au registre des carnets de croquis et d’esquisses se sont ajoutés des bouts d’essais et des tentatives archivés sur des supports argentiques, magnétiques, et aujourd’hui numériques. Historiquement, il est intéressant de voir qu’avec le temps, ces documents, seules preuves tangibles d’actions naturellement éphémères ou volontairement uniques, sont, par un inévitable jeu de spéculation, devenus des objets monnayables pour le marché de l’art, ou bien, dans le meilleur des cas des pièces maîtresses des grandes collections publiques et privées. Photo et vidéo, entendus comme médium, assurant ainsi le transport de nombreuses actions éphémères vers les lieux symboliques de l’art qui semblent, aujourd’hui, les seuls garants de leur conservation.
Ponctué de projets vidéo et d’expédition aux quatre coins de la planète, le parcours artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel aurait pu se limiter à une simple liste de réalisations vidéo et être agrémenté d’installations parsemées occasionnellement. Parcours sage et sans encombre, somme toute, d’une vidéaste indépendante… Mais fort heureusement pour nous, au lieu de confiner toutes ses bandes et ses bouts d’essai dans des stocks de cassettes soigneusement répertoriées et classées ou de laisser circuler tranquillement ses vidéos au grès des festivals et des programmations, Lydie Jean-Dit-Pannel a entrepris en 2001 un vaste projet de remise en forme des données visuelles d’une période révolue. Ainsi le projet du Panlogon, signifiant en grec « tous les discours » prend-il véritablement corps : hypothétique western avorté, le Panlogon est génialement réactivé sous la forme d’un work in progress sur support vidéo, espace de travail sans attache physique devenu naturellement le laboratoire personnel où Lydie Jean-Dit-Pannel développe des formes et des idées à venir…Comme une horloge mécanique qui égraine imperturbablement le temps qui passe, des séquences de quelques secondes s’enchaînent, sans commentaire, selon un ordre strictement linéaire : essais de compositing, surimpressions, scènes du quotidien, et autant d’autres visions qui ont accroché le regard de l’artiste. Ne se laissant jamais emporter par la nostalgie d’un moment ou la contemplation excessive d’une scène insolite, Lydie Jean-Dit-Pannel a pris soin de procéder à de nombreux collages sonores et visuels, faisant éclore avec beaucoup de virtuosité l’humour et la poésie de l’infra-ordinaire. Référence implicite au décoll/age de Wolf Vostell, à qui elle rend également un clinquant hommage à la fin du premier volet, posant nue sur une sculpture de l’artiste allemand, VOAEX.
Récompensé par le prix de la SCAM, le premier volet du Panlogon, se présente cependant comme un élément à part, car il est l’œuvre d’un regard rétrospectif ; les deux autres s’envisagent comme des œuvres ouvertes, orientées vers l’avenir, prenant la forme d’un journal de bord. Documentaire hors norme, le Panlogon témoigne alors au plus près l’acte de création, filmant sans emphase une tournure radicale du travail de l’artiste, une mutation bio-technologique en quelque sorte : parce qu’aujourd’hui, ce sont les images qui sont nomades, qui migrent de support en support, Lydie Jean-Dit-Pannel a décidé de changer de support et de fixer sur une partie de son corps les preuves de ses déplacements. Portant un engouement pour le papillon monarque, papillon qui transite de l’Amérique du nord au Mexique, parcourant des milliers de kilomètres afin de se reproduire, Lydie Jean-Dit-Pannel a entrepris de se faire tatouer, à l’occasion de chaque séjour dans de nouvelles villes, un motif plus ou moins identique du papillon voyageur. Des séries de prises de vues photographiques accompagnent de manière entomologique le travail, tandis que les deuxième et troisième volets du Panlogon livrent ponctuellement des scènes où le corps de l’artiste se mêle aux nuées de papillons ou s’offre (parfois douloureusement) au savoir-faire des différents tatoueurs. Dès lors, photos et vidéos ne sont plus que des marqueurs temporels d’un acte de création qui s’inscrit désormais dans la chair même de l’artiste.