AUTOBIO

So Psyché ! 


Tout ce que j'écris est vrai. Et j'ai les photos, les factures, les souvenirs et les cicatrices pour le prouver.
Weegee (Arthur Fellig) dans son autobiographie Weegee par Weegee

C'était décembre. Une araignée avait tissé sa toile entre les deux cyprès en pot devant sa fenêtre. Le ciel du jour le plus court de l'année était bleu, les vitres étaient sales. Elle avait encore déménagé. Il faisait froid. Elle brancha le radiateur électrique et l'air sentit la poussière ancienne. A côté d'elle sur le lit, des carnets. Quelques dizaines. Elle les avait sorti d'un vieux carton noté "VRAC". Des années de vertiges à côté de la radio ou assise au bar devant le journal, à attraper ces phrases qui simplement passent. 

Cinq palestiniens dans le sud de la bande de Gaza. Cent soixante dix sept personnes dans une discothèque de Buenos Aires. Deux cent vingt cinq mille personnes en Asie du Sud-Est (le chiffre a été rayé et corrigé plusieurs fois). Six personnes d'une même famille dans un immeuble du centre ville de Sainte-Marie-aux-Mines dans le Haut-Rhin. Un cycliste de 36 ans à Valence. Cinq personnes sur une autoroute au sud de Madrid. Dix huit personnes au nord de Bagdad. L'un des fils de Nelson Mandela dans un hôpital de Johannesburg. Quatorze personnes près de Bologne. Un israélien dans le nord de la Cisjordanie. Un palestinien dans la bande de Gaza. L'écrivain Pierre Daninos à Paris. Une jeune fille de 18 ans sur la voie ferrée Toulouse / Narbonne. Le suspect de l'assassinat de la mère de famille dans la région d'Orléans, dans sa cellule. Un palestinien dans la bande de Gaza. Un officier français en Sud-Liban. Jacqueline Joubert, première speakerine de la télévision française. Cing personnes dans une maison près de Mossad, dans le nord de l'Irak. Quatre personnes à Bagdad. Un adolescent de 15 ans dans un lieu de culte à Cayenne en Guyanne. Treize personnes en Europe du nord. Le professeur Choron à 75 ans. Quatre personnes en Californie. Sept policiers à Tikrit. Vingt personnes à Bagdad. Deux pilotes dont l'italien Fabrizio Meoni dans les dunes de Mauritanie. Une personne sur un chantier dans le centre de Valenciennes. Huit ouvriers dans le nord de l'Espagne, dans un entrepôt à Burgos. Six palestiniens entre Israël et la bande de Gaza. Sept irakiens devant une mosquée chiite à 40 kilomètres au nord de Bagdad. Un homme sous le pont de Millau. Un patient dans un hôpital psychiatrique près de Bethune. Un chasseur de Lozère. Une personne dans les Côtes-d'Armor. Deux cent vingt sept personnes en Asie du Sud-Est. Vingt chiites irakiens à Bagdad. La chanteuse Consuelito Velazquez à 88 ans. Deux personnes à Bagdad. Une femme de 44 ans à Bordeaux. Trois cents hindous devant un temple dans le nord ouest de l'Inde. Un SDF à Versailles. Deux personnes en Turquie. Sept policiers à Bagdad. Trois skieurs et un surfeur en Savoie. Un SDF de 56 ans près d'une bretelle d'autoroute près de Lyon. Neuf personnes dans un train à Los Angeles. Trente et un soldats américains dans l'ouest de l'Irak. Deux personnes à l'ambassade des Etats-Unis à Bagdad. Treize personnes dans des bureaux de vote à Bagdad. Un plongeur sous-marin à La Ciotat. Vingt personnes autour des bureaux de vote en Irak. Cinq personnes à l'est de Kuwait City. Le boxeur allemand Max Schmeling à l'âge de 99 ans. Une adolescente dans le Pas-de-Calais. Quatre personnes au sud de Bagdad. Deux soldats américains à Bagdad. Jacques Villeret. Un jeune homme devant un distributeur de billets du centre ville de Strasbourg. Le président du Togo. Une jeune femme de 25 ans enceinte en Seine-et-Marne. Dix sept jeunes dans une auberge en Espagne. Douze policiers à Mossoul. Quatorze recrues de l'armée devant une base militaire à Bagdad. Trois personnes à Tomé au Togo. Dix sept personnes au sud de Bagdad. Un haut magistrat en Irak. Un chauffeur de poids lourds sur l'autoroute dans le Gard. Alfred Sirven à Dauville. Rafik Hariri, ancien premier ministre libanais et huit personnes en plein centre de Beyrouth. Dix personnes aux Philippines. Un soldat américain à Bakoubé en Irak. Le chanteur Pierre Bachelet. Le peintre Paul Rebeyrolle. Trente personnes à Bagdad. Quatre israéliens et un kamikaze devant une discothèque de Tel Aviv. L'agent secret italien Nicolas Calipari à Bagdad. Un skieur de 25 ans à Chamrousse en Isère. Dix neuf personnes à la frontière syrienne en Irak. Quinze personnes près de Latifia au sud de Bagdad. Trois personnes au centre de Bagdad. Une personne à Bassora en Irak. Deux enfants dans une ferme de Seine-et-Marne. Huit personnes lors d'un service religieux dans le Wisconsin aux Etats-Unis. Dix irakiens à Bagdad. Un soldat américain à Mossoul. Deux civils à Bagdad.

Elle alluma une cigarette et jeta le carnet sur la pile. Entre chien et loup c'était maintenant. 

Elle s'était déjà fait épinglée. Elle traînait souvent vers Austerlitz, le jardin des plantes, le Muséum d'histoire naturelle. Les histoires de cœur, les coins sombres, les espèces rares, l'amour éternel, tout ça, elle en connaissait un rayon. Longtemps, elle s'est couchée très très tard. On ne pouvait plus la lui faire. C'était une filmeuse. Elle avait commencé en BVU SP, était passée sans mal du Hi8 au mini DV. Aujourd'hui, il lui arrivait d'égarer ses cartes SD dans les poches de son sac à main. Les images voyagent. Elle aimait le bruit des trains, les aéroports et rouler en voiture en écoutant de la musique très fort. Enfant, comme Osa Johnson, elle voulait être aventurière. Elle détestait les fleurs séchées dans les maisons de campagne. Elle avait vu son chat bouffer les oisillons d'un nid. Elle avait vu aussi un aigle chasser un renard. De son village natal au nouveau monde, des forêts de Bornéo aux arènes de Madrid, des guesthouses de Chang Mai aux bars d'Austin, des ruelles du Yucatan aux friches de Budapest, elle s'était cognée sur un sacré paquet de coins du monde. Et elle en avait des traces. Dans les bars et dans la rue, on l'appelait Madame Papillon. Son corps et elle avaient toujours du nouveau à raconter. Ils avaient entamés ensemble une grande migration. Tout cela à cause d'un lépidoptère qu'elle avait rencontré lors d'un séjour au Québec. L'instinct l'avait guidée à l'insectarium de Montréal et elle y avait eu comme une fulgurence. Le papillon monarque. Un papillon migrateur de moins d'un gramme capable de franchir près de 5000 kilomètres afin de se reproduire et d'assurer la survie de son espèce. Un voyage panaméricain. Un déplacement de masse par dessus des frontières. Un aller/retour Canada/Mexique chaque année. Des centaines de millions de spécimens se retrouvant en même temps sur quelques hectares de forêts. Des paysages de montagne qui durant quelques mois s'animent et bruissent d'une nappe orangée. Des légendes populaires accompagnant une curiosité biologique. Trois générations pour accomplir le voyage de retour. Un phénomène à l'étude depuis seulement un vingtaine d'années. Une espèce sévèrement menacée par la déforestation et les pesticides.

Tant d'images possibles (parce qu'il s'agissait toujours de faire des images). Fascination. Recherches. Rencontres. Ou peut-être pas dans cet ordre. Une planche entomologique du Danau Plexippus femelle est confiée à un artiste tatoueur lors de chacun des déplacements de l'artiste. Qu'elle voyage pour des raisons professionnelles, familiales, amoureuses ou secrètes, une marque est fichée sous sa peau. Des styles et des techniques différentes. Au fil du temps, le corps alors, comme les paysages mexicains, se pare du murmure du seul papillon migrateur de notre planète. Elle s'était fait empapillonner pour la première fois dans un Tattoo Shop de Québec, puis, et parfois à plusieurs reprises, et toujours pour de bonnes raisons, à Nîmes, Paris, Dijon, Londres, San Francisco, Las Vegas, Cheyenne, Genève, Marseille, Caen, Copenhague, Mexico D.F., Acapulco, Madrid, Budapest, Merida (Yucatan), Chiang Mai, Bangkok, Karlsruhe, Cape Canaveral, Miami, Bourges, Belfort, Tokyo, Kuching (Bornéo), Kuala Lumpur, Montréal, Gdansk, Almeria, Roswell, Los Angeles, Austin, Saint-Pierre (La Réunion), Xalapa, Kiev, Hiroshima. Elle porte à ce jour 41 paires d'ailes oranges et noires. Still in progress.

Elle s'était toujours enfilée dans des histoires qui ne finiraient pas et elle aimait les lignes parallèles. Sa plus longue, elle la traçait depuis le début du siècle. Un film journal. Le Panlogon. Du grec pan logos, toutes les langues. Un lien fort avec son médium, la vidéo. Le nerf de sa guerre. Le cœur de sa recherche. Tous ses projets y naissaient et s'y développaient. Une collection de haïkus vidéo ? Un autoportrait ? Un journal de bord ? Un carnet de croquis ? Certainement tout cela à la fois. Son regard s'égarait sur le quotidien avec une fascination pour les choses simples. L'ordinaire extraordinaire. Coute que coute. Dent pour dent. Œil pour œil. Elle avait toujours cru au hasard. Être là au bon moment. Être là au même moment. Born Like This, Born Into This. Aux coins du monde, elle avait croisé un grand nombre de regard, humain ou animal, tout aussi perdus ou tout aussi déterminés qu'elle. Vidéo, photographie, installation, action. Elle adorait faire des boucles et des rebonds. Des hommages aussi ou des clins d'œil. Il y avait cette poésie de Bukowski. Celle dans laquelle il avoue son oiseau bleu. Elle l'assiégeait. Elle avait passé plus d'une année, enfermée chez elle à ne rien faire d'autre que lire Bukowski. Elle lisait dans son lit, dans la baignoire, sur le balcon, sur le tapis du salon orange. 
Cela avait pris quatorze mois. Elle avait lu quatre recueils de poésie, une bonne centaine de nouvelles, six romans, deux anthologies, les correspondances, les chroniques et quatre biographies. Tout le vieux était rentré en elle. Elle avait fait un tour complet. Au début du quinzième mois, elle avait quitté son appartement. Les temps étaient difficiles. Ouvrir les journaux le matin était comme 
a - se prendre une gifle par son institutrice devant la classe entière
b - le souffle aigre de la bouche du curé pendant le catéchisme
c - l'humidité âpre d'une cellule 
d - tomber dans un puît sec
La télévision était bien pire. Elle ne savait plus quoi lire. Il fallait reprendre son souffle au plus vite. Trouver l'embouchure. 

Un billet d'avion, une location de voiture, une petite robe noire, vingt et un giga de musique. Elle a roulé pendant deux mois, avalant les miles défoncée aux paysages cinématographiques. Hurler, chanter sur la musique et puis silences, motels, parcs nationaux, animaux sauvages, barbecues, tequila, vins californiens. La grande Amérique. La frontière Mexicaine. Les orages. L'océan. Les pièces de Land Art. Et puis dire bonjour à Hank.
Elle se trouvait maintenant sur les hauteurs de Palos Verdes, au sud de Los Angeles. En se retournant, elle pouvait voir l'océan, dans le fond du paysage, derrière le port et les containers. Plot Ocean View # 875. Le vieux est là. On peut s'assoir sur lui. Don't try. C'est l'épitaphe du Monsieur. N'essaie pas. Fait le. Elle enlève un cheveux rouge tombé sur sa robe. Elle ouvre une bière, retire ses chaussures, détache ses cheveux. Elle sourit. Elle parle des courses du matin à Hollywood Park, elle n'a rien compris aux paris des joueurs. Elle lui raconte la route, le lac salé, les longues marches au Yellowstone. Elle boit lentement, tout en versant régulièrement un peu de bière sur la pelouse. Elle partage avec lui. Juste un peu trop tard. 
Pas de toilettes au cimetière. Elle remplit un bol accroupie à l'arrière de sa voiture et jette la pisse chaude dans le caniveau. Impossible d'attendre. Elle a bien fait, un embouteillage monstrueux l'attendait après les Greens Hills. La musique la fait patienter. Ashes to Ashes funk to funky. Elle a furieusement envie d'un verre. Effet Bukowski. La Highway se dégage. La Mercury Cougar 1968 aime les routes vides, ouvertes. 
Elle réussit à se garer sur Whitley avenue, un parking à quinze dollars l'heure à deux pas du resto préféré du vieux quand il a eu du fric. Elle commande un verre de Merlot Sonoma County. Elle est assise dans un box dans la première pièce de chez Musso & Frank. Elle choisit sur la carte un cocktail de crevettes, et un autre verre de vin rouge, NON, la bouteille. Les crevettes sont encore surgelées. La salle pue la viande grillée. La nappe est trop blanche. Elle glisse la bouteille dans son sac à main. FAST. Le motel n'est pas loin. Elle avait réglé trois nuits d'avance. Elle vomit dans les toilettes. Quelques crevettes dans du vin.
Allongée sur le king size de la chambre, elle bloque sur le ventilateur. Elle se souvient d'un petit déjeuner quelques semaines plus tôt dans un camping vide de Grand Teton National Park. Elle avait dormi à l'arrière de la Cougar dans son sac de couchage rouge. Elle avait fait un feu et avait pris une douche les pieds dans des milliers d'insectes morts sur la faïence. La nuit avait été claire et silencieuse. Elle avait eu un peu peur. Vers six heures, encore emmitouflée dans son duvet, elle fumait une cigarette assise sur la table en bois de son emplacement. Elle essayait d'oublier cet homme qu'elle avait quitté trois jours plus tôt à l'aéroport d'Austin, Texas. Elle avait tracé depuis. 

Sur ma manche
elle reprend son souffle -
la luciole en fuite
Kobayashi Issa

Reprendre tout depuis le début. Montréal. L'insectarium. Les émergences. Le marquage. Le lâcher. La migration. Sa tête lui faisait mal. Putains de papillons.
Elle avait réussi à mettre en place une résidence à l'insectarium de Montréal. C'était en septembre. En échange de la réalisation d'un film montrant les étapes de transformation oeuf/chenille/chrysalide/papillon, elle avait accès dans son atelier à une grande quantité de chenilles afin d'étudier l'affaire. En bonus, les précieux conseils des entomologistes. 
Elle avait entendu au Mexique une légende. On disait que les monarques arrivant de leur longue migration portaient avec eux l'âme des ancêtres. Les monarques arrivent dans les forêts du Michoacan début novembre, 
au moment de la fête des morts.  On disait aussi que l'âme sort du corps par la bouche, sous la forme d'un papillon.
Le plan était le suivant : 
1 - Faire naître sur ses lèvres et devant la caméra un papillon monarque femelle.
2 - Le marquer selon les instructions du programme Monach Watch. (Si nous connaissons aujourd'hui les points de départ et d'arrivée de la longue migration du monarque, nous ignorons toujours comment il se rend d'un point à l'autre. Comment s'oriente-t-il ? Comment transmet-il l'information et le «plan de vol» d'une génération à l'autre ? C'est pour répondre à ces questions que le programme panaméricain Monarch Watch a été créé. Piloté par le département d'entomologie de l'université du Kansas, aux États-Unis, ce vaste programme comprend deux volets : l'étiquetage et l'observation des monarques.)
3 - Lâcher le papillon afin qu'il accomplisse sa longue migration. Une performance physique extraordinaire. Avec ses milliers de camarades, il s'élance pour un vol de plus de deux mois, à raison de 80 à 120 kilomètres par jour. Il se laisse porter par la bise et les gènes ancestraux qui le poussent irréversiblement vers les forêts du c?ur du Mexique, où il sait pouvoir se reproduire.
4 - Partir au Mexique.
5 - Retrouver le papillon.

35 papillons monarques sont nés dans l'atelier entre le 4 et le 24 septembre. Ils ont tous reçu leur passeport pour le Mexique. Le papillon figurant sur la vidéo a émergé le 15 septembre à 6h39 après 5 heures d'attente chrysalide à la bouche. Il s'est envolé pour le Mexique le 16 septembre à 9h31 depuis l'avenue Delorimier. On ne l'a jamais retrouvé.

Elle avait réussi à se faire financer le voyage et était dans les forêts mexicaines en février. Les monarques se réveillaient par dizaines de milliers après leur migration panaméricaine et leur hivernation. Il était temps de se reproduire. L’agitation était sexuelle. Le flux incessant. Un bruissement immense, doux comme un frottement de soie envahissait la montagne. Le seul endroit au monde où l'on entend distinctement le son du battement des ailes de papillons. Elle s'est allongée dans la forêt et a reçu les caresses aériennes de milliers de monarques lancés dans de frénétiques ébats amoureux. Sensualité brute. Le corps nu s’anime, bruisse, devient écran.

En rentrant en France, elle a commencé à ajouter des mots sous ses papillons. Elle leur faisait la conversation, organisait des débats. Elle aimait fabriquer des rencontres. Des connexions, des histoires qui démarrent, qui s'enflamment. Ou pas. C'est comme cela qu'elle a réuni à la même table plus de 600 personnes aux bras tatoués, afin qu'ils racontent toutes les histoires possibles. Un travelling à l'infini offre au spectateur une fresque-freaks, une passerelle éthnicorganique, un continent oublié, un Pow-Wow géant. Elle fait la même chose lorsque pendant la fête des morts, elle organise des combats de bras de fer dans les villages du Yucatan. 
Des étudiantes aux Beaux-Arts haranguent la foule, comme pour un combat de Lucha Libre, et invite à se mesurer à la "Chica Mariposa". Elle fait le show et lutte comme elle le peut avec les habitants. Les yeux dans les yeux. La main dans la main. Elle s'était entraînée pendant 6 mois avant la performance, avec un champion de bras de fer poids moyen. Il s'agissait de ne pas se faire mal et de pouvoir résister pour que le jeu prenne. 
Comment autrement aurait-elle pu rencontrer tous ces gens, les sentir, les toucher et rire avec eux. Au montage ensuite, elle ne gardera des images enregistrées que les moments où les mains se prennent, les doigts s'enlacent et les regards se trouvent. L'intimité du monde. DO NOT DISTURB.

Le Panlogon prenait du chiffre. Elle gambadait en pleine autofiction. Toujours sur la tranche. Ou dans la brèche. Une fois, elle le voulait tellement, elle était allée spécialement à la NASA pour téléphoner. De la salle des communications du Johnson Space Center, elle avait appelé tous ses proches. "Allo ? Ici Houston". Une connexion géante, Ground Control to Major Tom. Tous étaient OK. Le décollage était prêt. Ça lui avait coûté un max sur son forfait Bouygues. La vie allait bon train.

Elle avait parfois des visions curieuses. C'était certainement l'effet des hypnotiques et des sédatifs à long terme. Elle était insomniaque. Sévère. Depuis presque quinze ans, alors que l'on lui avait prescrit un traitement pour quatre semaines, elle dormait chimiquement. La petite pilule blanche ne pouvait être manquante. La pharmacienne du bas de la rue était devenue sa dealeuse. Devant le Lightning Field de Walter de Maria au Nouveau Mexique, assise dans la chaise à bascule en bois sur la terrasse du petit chalet faisant face à la sculpture monumentale, elle avait vu une femme au pied de chaque pilier métallique de la pièce de Land Art. Quatre cent femmes en transe se frottaient le ventre sur un poteau dressé au ciel dans une danse électrique. An Electric Pole Dance.

Entre deux voyages il y a la maison. Marcher dans les feuilles d'automne comme dans des images en fuite. Elle décide de sortir. Elle retrouve quelques amis réunis autour d'une table à manger. Elle n'avait pas faim. Elle pris du vin et se mêla à la conversation sans trop réfléchir. On y parlait de la mort d'un père. La discussion était funèbre. Son regard glissa par dessus le canapé, pris les volutes de la fumée de cigarette et se fixa sur la vieille photographie d'un voilier. Elle vogua jusqu'au fond de la nuit. Elle s'était promis de rentrer tôt. Le lendemain elle prenait un avion. Elle se voulait au meilleur de sa forme. Elle se retrouva chez elle à 4h30 du matin avec un délicat mal de mer et se mis directement dans son lit. Elle prit le petit cachet blanc. La session 11 du Panlogon commençait le lendemain.
Elle était en avance. Un léger mal de tête lui tenait compagnie, fidèle comme un vieux chien qui perd ses poils. Elle était assise dans le hall d'embarquement et contemplait sans fin l'écran d'informations. On annonçait 29 degrés sur l'île et 10h50 de vol jusqu'à Saint Denis. Pour l'instant elle avait froid, et puis sa langue était trop grosse pour sa bouche. L'aéroport était calme. Le voyage fût long et douloureux, des poils de chien partout. A l'arrivée, dans le petit aéroport de Pierrefonds elle du passer un moment dans les toilettes pour ressembler à quelque chose avant de s'offrir à l'île et à ses hôtes. Un douanier l'interpela et lui demanda d'ouvrir ses bagages. Le hall était désert. Il y avait du y avoir un trou dans l'espace temps. Le flic vida son sac en intégralité. Il glissa la main dans chacune de ses affaires. Et elle en avait des affaires. Elle lui demanda pourquoi moi. Il lui répondit et pourquoi pas.
Elle était en résidence pour un mois. Une chambre et un atelier sur terrasse avec vue sur un jardin luxuriant. Au fond, l'océan indien. Quelques dizaines de jours plus tard elle était attachée par les pieds et les mains dans un arbre à 10 mètres du sol. Un arbre du voyageur. Immense. Haut. Ouvert. Ravenala madagascariensis, appelé arbre du voyageur car il porte ses feuilles disposées comme un éventail. Ainsi, elles gardent l'eau de pluie aux creux de leurs jointures, le voyageur assoiffé peut alors s'hydrater et trouver de l'ombre. Elle avait trouvé cet arbre magnifique. Elle avait tourné autour de lui pendant des jours et l'avait contemplé depuis la terrasse en fumant des centaines de cigarettes. Puis elle avait eu une vision d'elle liée nue et offerte dans cet arbre. Elle pensait à Fay Wray dans King Kong et puis bien sur à Osa la voyageuse. Au loin, l'océan. Après un mois perchée sur l'île, elle avait eu du mal à rentrer. 

Elle possédait son brevet européen des premiers secours, c'était déjà ça. Elle était capable, en théorie, de sauver des vies. Elle avait fait du massage cardiaque sur des torses en plastique. Elle avait soufflé dans des bouches vides. En cherchant le papier de la croix-rouge au fond du tiroir de son bureau, elle était tombée sur une reproduction d'une esquisse de David représentant Psyché abandonnée sur son rocher. Le papier était un peu froissé, mais le visage diaphane de la jeune femme ne la quitta plus. Il y avait eu comme un fondu au gris. Elle se mit à lire les Métamorphoses d'Apulée. 

Un soir dans une précipitation non nécessaire, elle s'était emmêlé les pieds dans les couvertures de son lit, en courant car la sonnette de la porte d'entrée venait de retentir dans le silence de sa lecture. Elle s'était éclatée contre le sol en marbre du nouvel appartement. 'BIM' cela avait fait. Elle avait résisté en tendant le cou vers l'arrière pour ne pas que sa tête heurte le sol. Tout cela lui avait semblé très violent. Bilan de l'accident domestique : un orteil cassé au pied gauche, le genou droit dans une colère noire et violette, les coudes moribonds, le dos en mode alerte générale. Il avait fallu apprendre à marcher en boitant des 2 pieds. Cela n'avait pas été facile, elle avait du remettre ses bottes de cuir rouge. Cela claquait dans la rue, elle aimait bien. Cet été là, elle avait pris 14 avions. Elle était allée au Japon, à Singapour, à Bornéo, au Cambodge, en Malaisie. Elle était maintenant à Montréal. Elle était rentrée en France quelques jours entre le Japon et Singapour, entre la Malaisie et le Québec. Elle avait fait escale à Moscou, à Zurick, à Munich et à Bangkok. C'était la grande migration de l'été. C'était l'été de ses 40 ans.Elle avait 40 ans depuis le 9 juillet. Nous étions le 2 septembre. Elle avait à ce jour 30 monarques tatoués sur le corps. Elle se sentait fatiguée mais forte. Les orang-outans de Bornéo lui avaient fait un trou dans l'âme. Elle avait eu l'extrême honneur de croiser Ritchie, un mâle dominant de 28 ans dans la forêt du parc de Semengok dans le Sarawak. Il était immense et ressemblait à Chubaka. Il l'avait frôlé en descendant d'un arbre pour s'enfoncer dans la forêt. Elle avait passé 6 jours à observer les groupes du centre de réhabilitation de Sepilok dans le Sabah. Elle avait doucement effleuré de sa main la fourrure d'une jeune femelle qui passait devant elle. Elle avait été attaquée par Brit, une femelle enceinte, mais l'avait bien cherché. Elle n'avait rien à faire là, à la regarder manger des fourmis délicatement, elle avait été tolérée un temps avant l'attaque. Chacun sa place. La forêt primaire lui avait donné le vertige du temps passé. La forêt primaire. La forêt originelle. 500 millions d'années. Est-ce que cela voulait dire que les dinosaures avaient vu les même plantes extravagantes et les même arbres tentaculaires ? Est-ce qu'il avaient entendu les même concerts électroacoustiques donnés chaque soir par les cigales et les grenouilles ? S'étaient-ils baignés dans les même rivières sinueuses et avaient-ils reniflé les poils des même chenilles multicolores ? Avaient-ils pissé derrière les même buissons ?Il fallait qu'elle révise sa paléontologie, cela lui semblait trop vertigineux.
Les palmeraies lui avaient donné conscience d'un temps futur bien sombre. Elle avait loué une voiture à Kota Kinabalu, capitale du Sabah afin de traverser l'état jusqu'à Sandakan pour aller "voir les orang-outans". Les palmeraies s'étendaient sur des kilomètres et des kilomètres, devant, derrière, à gauche, à droite. A perte de vue il n'y avait plus de forêt.

Comme une vieille caisse rouillée mais encore sublime abandonnée au fond d'un jardin, mangée par la végétation, chromes fanés et enjoliveurs perdus dans les muriers, elle passait l'hiver. Elle sentait quelque chose de nouveau s'épanouir quelque part en elle. Un truc un peu sourd qui s'installait et qui refuserait de partir, elle le savait. Une contestation. Un poing qui se lève et qui tape sur une table. Quelque chose à alimenter. Quelque chose d'indispensable. Elle se souvenait de ces longs moments dans l'atelier à Montréal, pendant lesquels elle forçait la nature à lui montrer un passage. Cela faisait une semaine qu'elle était installée dans la ville du nouveau monde. Elle était revenue en taxi de l'insectarium avec une mini serre et un plan d'asclépiade, le met exclusif des chenilles de monarques. 30 d'entre elles s'activaient sur la plante. Un doux repas entre amis, une nuit calme et, comme si elles s'étaient données le mot les chenilles une à une se mirent à s'accrocher à la paroi de la serre ou aux branches de la plante. Elles avaient décidées toutes en même temps de commencer leur transformation. Une petite sécrétion de soie sur le bout de l'abdomen, elles se jetaient à l'arrière, la tête dans le vide, et se positionnaient en forme de J, immobiles. Elles se contorsionnaient, de temps en temps puis ne bougeaient plus. Elles se contorsionnaient à nouveau plus frénétiquement, puis ne bougeaient plus pendant des heures. Elles se contorsionnaient une dernière fois, gonflant chacun des anneaux de leur corps, et se contractaient dans un spasme. Alors la peau éclatait à l'arrière de leur tête laissant apparaître une énorme larve jaunâtre qui a son tour se mettait à se contorsionner, repoussant la peau noire rayée de blanc et de jaune, jusqu'à se qu'elle ne tombe au sol comme un détritus. Une fois débarrassée de cette entrave, les larves comme torturées de l'intérieur, s'agitaient frénétiquement dans tous les sens. Elle pouvait dire sans se tromper que c'était gore. Elle en avait le ventre retourné. Les larves finissaient par se recroqueviller sur elles-même, leur peau se tendait et devenait chrysalide.Totalement immobiles maintenant elles étaient vertes cerclées d'un liseret d'or, un vert clair comme la peau d'un très jeune enfant Alien. Des bijoux dans une vitrine. Une parure. Se fabriquer des ailes, un sexe, des couleurs. Une longue attente commence. Les chrysalides sont maintenant bleutées, l'émergence va avoir lieu dans quelques heures. La lumière artificielle est belle sur la plante. Les chrysalides ressemblent à une broche atomic. Elles sont devenues totalement noires ciselées d'or. Elle a envie d'une cigarette. Plus rien ne bouge, cela ressemble à de la science fiction. On nage en plein Ridley Scott, 18 chrysalides pendent silencieusement de la paroi supérieure de la volière, 12 sur le plan d'asclépiade. Elles patientent en attendant que leurs organes prennent place. 
Il est 23h40. Zoom avant sur l'une des chrysalides. Le papillon maintenant à l'intérieur va décider dans quelques instant de déployer ses ailes pour la première fois. Il va faire craquer l'enveloppe à l'endroit de la petite ligne de points dorés. Nick Cave est à l'harmonica "New Morning". L'Ipod est raccord. Attente longue et solitaire. Ce papillon est patient, il doit sentir le froid de Montréal dehors. Il va attendre le petit matin. Elle attendra avec lui. Immobile comme lui. Il est 5h07, le jour n'est pas encore levé, rien n'a bougé. La chrysalide est maintenant totalement transparente et elle est épuisée. Nick emmerge à 7h20. Il fait éclater l'enveloppe de la chrysalide d'un coup et son énorme corps sort, plus gros que la chenille qu'il était et que la chrysalide qui le contenait. Il a des ailes minuscules, comme les ailes d'une mouche. Il semble totalement disproportionné. Elle le croit atrophié, malade, mal formé, elle se dit que le Mexique c'est foutu pour lui. Qu'il ne pourra jamais voler vers les terres de ses ancêtres. Il doit l'entendre alors doucement il gonfle ses ailes. Comme un papier buvard, ses dentelles oranges et noires s'étendent, offertes à la lumière et à l'air. Il devient majestueux, le monarque parfait, deux points noirs sur les ailes inférieurs, marque de mâle arborés fièrement. Il les fait battre. Il est prêt. Elle ne l'était pas vraiment. L'été avait fini par être particulièrement chaotique. Les nuits étaient trop souvent blanches, et s'étiraient à l'infini comme le curseur sur la time line d'un logiciel de montage vidéo. Il fallait provoquer quelque chose. Un matin, après avoir eu un choc nocturne devant la copie remasterisée du film d'Alain Renais, elle décida d'aller à Hiroshima. Elle n'avait aucune explication à ce choix. C'était devenu instantanément viscéral. Il fallait qu'elle y aille. Elle mangerait du riz et des pâtes tous les jours au retour, et renonça à l'achat d'un lit pour le nouvel appartement. Elle pourrait dormir par terre encore quelques mois. Elle prit un vol pour le Japon sur un site de voyage à moindre coût. Paris - Moscou. Moscou -Tokyo Narita 11:45 SU260 AF 1170 Expected on Time. C'est les yeux brulants qu'elle embarquait dans l'Airbus A330 d'Aeroflot, avec le sentiment fort d'être au monde. Elle n'avait pas beaucoup dormi dans la nuit à Montreuil. Une toute petite fille de quelques jours dormait juste à côté de sa chambre, c'était un peu stressant mais les parents, ses amis, étaient heureux et calmes. Levé avant l'aube, métro, RER, aéroport, enregistrement, enregistrement des bagages, contrôle de sécurité, fouille et duty free. Une bouteille de Veuve Cliquot, un flacon de Chanel 5, un rouge à lèvre Rouge allure Velvet 39 La Somptueuse de chez Chanel non testé sur les animaux et une cartouche de Winston bleues. Des cadeaux pour ses hôtes à Tokyo et pour ses poumons.

Le train le plus rapide du monde profilé comme un martin pêcheur filait vers Kyoto. A son bord, elle prenait la mesure du voyage qu'elle était entrain de faire. Enfin, pas vraiment. Elle inclina son siège et ferma les yeux bercée par les annonces aimables diffusée dans l'immense wagon blanc. Elle eu comme un petit élan. Elle fourra ses écouteurs dans ses oreilles et Alan Vega lui cracha dans le cerveau. Cela l'aida à voir défiler les habitations nouvelles et les sites industriels. Odawara, Shizuoka, Hamamatzu, Nagoya. Une très belle femme avec un chapeau de paille lui demanda dans un français parfait si elle pouvait lui emprunter son guide de voyage et le lu méticuleusement, avec une curiosité avide, parcourant les légendes des images de son doigt sur le papier, articulant chaque mot de sa bouche muette ouverte. Elle se rendit compte qu'elle ne connaissait pas l'odeur de Shogun, le parfum d'Alain Delon. A Nagoya, la jeune femme fut remplacée par une vieille dame qui ne lui rendit pas son sourire. D'après ses calculs, celle-ci devait avoir entre 5 et 10 ans au moment de la bombe. Le temps se couvrit. Tout était gris dehors. On pouvait seulement deviner les montagnes.     

Kyoto. Une toute petite chambre dans un hôtel central lui sert de nid pour 3 jours. Dans une ruelle au pied de l'hôtel, elle achète une boule de riz farci aux haricots rouges (un bonheur), une salade d'algues au sésame, une bouteille d'eau et part en mode errance. Tout la fascine, le fleuve, l'architecture, la végétation (oh, venir au printemps !), les gens, les couleurs, les sons, les voix, les odeurs, les petits gâteaux dans les vitrines, les éventails, les coupes de cheveux, l'élégance, partout l'élégance. Kyoto n'est qu'élégance. Dans le temple Kiomizu-Dera qui domine la ville de façon spectaculaire elle s'assoit et regarde, elle flâne sur le sentier des philosophes, heureuse de sa solitude, elle se promène dans le Higashiyama (mon Dieu que les jeunes hommes qui tirent les pousse-pousses sont beaux, ), puis se perd dans Gion, le quartier des geishas. Elle ne se lasse pas de suivre les noeuds sur les fesses des jeunes femmes et des hommes. Tout est raffinement. Le Syndrome de Stendhal est proche. Elle rentre se coucher et elle dort. Le lendemain est un jour de forte pluie. Ce qui lui offre le luxe d'être quasiment seule dans les temples et les jardins. Kinkaku-Ji, le temple d'or la fait ruisseler de bonheur. Être la maitresse du Shogun Yoshimitsu Ashikaga devait être merveilleux. Les jardins du temple Ryonan-Ji lui font abandonner quelques onomatopées d'extase. Elle est très émue par le jardin de pierres au plus fort moment de l'orage. Le lendemain elle partait pour Hiroshima. Elle éteignit son réveil, décidant qu'une grasse matinée serait nécessaire avant cet instant. Elle avait comme envie de le repousser encore. Elle espéra ne pas rêver de Nevers en France.
Hiroshima, mardi 2 septembre 2013. C'est la tempête. Les vitres du tram de la gare à son hôtel étaient embuées. La fenêtre de la chambre donne sur un mur. Elle ne voit rien à Hiroshima. Elle se pose pour quelques jours. Elle peut fumer dans la minuscule chambre. Pour commencer, à Hiroshima, elle a acheté de quoi se protéger de la pluie et de quoi se nourrir pour les jours à venir. A Hiroshima, elle a vu un immense centre commercial. Et il ressemblait à Las Vegas. Le premier soir, à Hiroshima, elle publia ceci sur son mur à ses Amis Facebook :

ALIVE.
J'ai visité le musée du mémorial de la paix à Hiroshima. 
A deux reprises dans la journée. 
Je n'ai pas eu le courage encore de tout regarder. 
Des émotions incontrôlables et beaucoup de larmes. 
J'ai fixer la flamme de la paix pendant des heures sans pouvoir me réchauffer. 
Assise au bord de la rivière face au Dôme de la bombe j'ai pensé à vous.
PEACE.

Quelques heures plus tard, à la place d'un vide sur son ventre, elle eut Hiroshima dans la peau. Quarantième papillon monarque : HIROSHIMA par Horikatsu (Wild Monkey Tattoo)

Plusieurs options s'offraient à elle. 
Par le nord : Shibuya - Ueno - Sendai (par le Shinkensen) - Hamayoshida (par la ligne Joban).
Par la ville de Fukushima : Shibuya - Ueno - Fukushima (par le Shinkensen) - Hamayoshida.
Par le sud : Shibuya - Ueno- Iwaki (par le train "Super Hitachi") - Hirono.
Elle prit l'option sud. Un train local longeait la côté et arrêtait sa course à Hirono, dernière station avant la zone interdite. La petite ville était déserte. Elle se dirigea vers l'océan. Elle traversa un immense chantier de béton. Des formes immenses couvraient des kilomètres carrés. Manifestement on tentait de construire une digue. La route pour arriver à la plage était défoncée, crevassée, disparue par endroit. Un panneau indiquait que l'on pouvait voir des dauphins. Elle espéra qu'ils ne passaient plus par là. Elle avait fait ses images en mode automatique, se parlant à elle même afin de garder l'esprit clair, afin de ne pas perdre la raison. Elle avait senti cela au bord de l'océan déchainé, au pied de la centrale thermique dans un paysage de béton défoncé, ravagé par le tsunami il y a 2 ans. Oui parler à haute voix, pour combler une solitude devenue si pesante à cet endroit et ne pas regarder la folie. Respirer (pas trop, comment ça marche la radioactivité ?), souffler, surtout gérer l'orage violent qui arrive sur son matériel vidéo et la peur grandissante d'être à cet endroit. A combien de kilomètres de la centrale ? Que disait le dernier article du Monde déjà ? Elle était en zone orange, avec aucune idée de ce que cela pouvait bien représenter. Le ciel était lourd. L'océan furieux se fracassait sur les formes de béton. Le vent soufflait s'engouffrant dans une manche à air verte qui claquait et se déformait de douleur sous le ciel bas. On ne voyait plus les montagnes au loin. Aucun train ne passa sur la voix de chemin de fer. On entendait des cigales crisser entre chaque bourrasque. Le silence derrière cela était pesant. Elle ne savait pas de quoi elle avait peur. Elle ne croisa personne, ne vit personne. En repartant, à la gare, une vieille dame et 3 jeunes hommes avec des valises. Ils attendaient tous un train qui finit par arriver. En rentrant à Tokyo, ses amis avaient eu un mouvement de recul lorsqu'elle était rentré dans l'appartement. Ils lui avaient gentillement proposé de prendre une douche et éventuellement d'enfermer ses vêtements dans un grand sac et de les mettre à la poubelle. Ce qu'elle fit. Elle regretta son petit pantalon noir et le nouveau soutien gorge de dentelles qu'elle avait acheté à Hiroshima. Elle aurait du penser à cela avant. Parfois il ne vaux mieux pas trop réfléchir. 7 jours plus tard elle était à Kiev en Ukraine. L'automne arrivait. Elle sortit acheter des cigarettes. Et remonta les étages par le grand escalier. Allongée dans l'appartement de location à 2 pas de la place Maïdan, elle se demandait ce qu'elle était allé faire à Pripiat et à Tchernobyl. Dans les ruines d'une catastrophe, au pied d'une centrale nucléaire accidentée. Elle avait essayé d'être le plus libre possible pour errer dans les rues fantômes et irradiées, mais il avait fallu prendre un guide d'état. De nombreuses procédures avaient été nécessaires au préalable. Une "lettre de motivation" précisant le but de la visite avait du être adressée à l'état Ukrainien. Puis un guide lui avait été imposé. Un jeune homme ayant fait des études de tourisme. Il travaillait 3 jours sur le site, puis devait passer 3 jours ailleurs, loin des radiations. Il n'a jamais voulu donné de chiffres.
350 000 personnes évacuées.
Des centaines de milliers de décès.
Une région contaminée pour des centaines d'années.
600 000 liquidateurs se relaieront de 1986 à 1992 pour décontaminer le site 
et construire un sarcophage autour du réacteur en fusion.
60 000 sont morts.
165 000 sont handicapés.

Une semaine après elle était de retour chez elle. Le soir elle écrivit sur son mur :

ALIVE.
Just Back Home.
Habitée par le Japon et hantée à jamais par Pripiat, le réacteur n°4 et son arche de confinement inachevée.
Demain matin c'est ma rentrée à l'Ecole Nationale Supérieure d'Art de Dijon.
Je bois un Martini à votre santé, Amis.

Lydie Jean-Dit-Pannel 2004 - 2014


A l'automne 2014, elle avait lu ce texte dans son intégralité devant un public, pendant sa rétrospective multi-sites à Montréal. Pendant la lecture, Yann, le tatoueur de ses conversations était venu marquer chacun de ses papillons d'un chiffre, selon la chronologie de ses voyages. Elle avait écrit à son retour : Maintenant que mes 41 papillons sont numérotés comme des spécimens en voie de disparition, cela est encore plus merveilleux de s'imaginer maîtresse de Bukowski. Qu'est-ce qu'on se poilerait. " Tu viens avec moi à Hollywood Park ? Je vais jouer ton bidet dans la huitième mon Ange : 30 - 9 - 41. Et ton cul placé gagnant, le 35. Regarde, le 13, ton cœur, favori à six contre cinq dans la dernière course. J'ai mis 20 dollars dessus. Kiev, Tchernobyl a gagné d'une encolure arrivant à l'extérieur dans les dernières foulées. Il m'a rapporté dix dollars quarante."